Endorphine: la jouissive tyrannie du temps ***

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Simone (Sophie Nélisse), dans Endorphine

Courtoisie

Le DroitYves Bergeras 3/5

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Simone (Sophie Nélisse) a 13 ans. La blondinette est perturbée par la mort de sa mère, agressée par un fou. Peut-être. Une mort violente dont la fillette a été témoin. Ou pas. Mais quand elle dort, s'évanouit, ou se retrouve sous hypnose, il arrive qu'elle retourne sur les lieux du crime. Alors, peut-être anticipe-t-elle ce meurtre, survenu dans quelque réalité ou futur parallèle?

Car dans le film Endorphine coexistent - dans une chronologie insaisissable, énigmatique et propre à son réalisateur, le Gatinois André Turpin - trois Simone(s) qui, se faisant écho, pourraient constituer une seule et même personne. La première, campée par Mylène Mackay, est âgée de 25 ans. Psychologiquement abîmée, elle suit des cours de physique (poussés) mais semble errer plus qu'étudier véritablement, dans cette cité universitaire bizarrement déserte, flottante, dépeinte comme un rêve. Ce pourrait être la même Simone, pas encore remise de son traumatisme d'enfant. Mais certains éléments viennent discrètement bouleverser cette logique. Elle mène l'enquête. Compulsivement. Ou est-ce l'enquête qui la mène? Le «tueur» est bien présent dans le décor, mais il n'a pas vieilli, lui.

S'agissait-il donc, chez l'enfant, d'une mémoire du futur? Ou le reflet de son inconscient projeté sur les murs du présent? Vous n'êtes pas sûr d'avoir tout compris? Turpin l'a fait exprès. D'ailleurs, les «clefs» de son film sont assez vaporeuses (aussi molles que les montres de Dalí) pour que l'interprétation soit libre.

La troisième version de Simone est sexagénaire. L'esprit en paix, plus lumineuse. C'est Lise Roy qui s'y colle. Celle-ci maîtrise de sérieuses notions de physique (quantique, notamment) et, conférencière, nous résumera l'essentiel des théories contemporaines sur le temps. Lequel, depuis Einstein, est devenu relatif. C'est-à-dire élastique. La ligne du temps peut se hachurer, voire se courber. Le temps, indiquera-t-elle au cours d'une série de séquences plutôt ludiques, ne serait qu'un effet secondaire de la conscience. Et dépendrait de notre perception.

Le temps, c'est peut-être rien que des instants immobiles mis bout à bout, expose Turpin. Rien que du cinoche, projeté par la machine de nos sens. Le réalisateur s'amuse alors à dresser un parallèle avec le cinéma, cet art qui donne «l'illusion du mouvement», donc du temps, en faisant défiler 24 images parfaitement immobiles. Et la démonstration fait mouche.

Anti-cartésien

Ma grand-mère, qui n'avait pas lu Einstein, avait une autre théorie: «Le temps, c'est de l'argent.»

Le vôtre, cinéphiles, qui essaierez pendant une heure trente de trouver un sens au «récit», et qui risquez d'être déçus.

Sauf que... Essayer à tout prix de comprendre et de décortiquer, voilà sans-doute l'erreur à ne pas commettre, en visionnant Endorphine. Mieux vaut l'approcher comme une expérience en soi, et non comme un film, tant il s'éloigne des conventions.

Guidé par nos intuitions, on a suivi la piste du polar «étrange» (à la Inception) qui nous incitait à fouiller. On a pédalé dans le beurre. On a ensuite attendu une fin à la M. Night Shyamalan (Le sixième sens, Incassable), mais Endorphine ne cède pas à cet artifice. Bref, on a fait fausse route, et, à cause de nos méninges aigries, on est un peu passé à côté de notre plaisir. Alors qu'il y avait indéniablement matière à plaisir.

André Turpin (Un crabe dans la tête) étant aussi directeur photo (pour Philippe Falardeau, Denis Villeneuve et Xavier Dolan) de premier ordre, il a construit des images magnifiques qui exploitent adroitement l'architecture urbaine. Son film est une surenchère de longues lignes horizontales et verticales et de lignes de fuite obliques qui semblent en permanence suggérer la ligne du temps.

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Courtoisie

L'approche formelle est d'autant plus intéressante qu'elle se heurte à la forme du récit, lequel entraîne Simone dans un voyage beaucoup plus circulaire.

D'abord, grâce aux ellipses qui nous font passer d'une Simone à l'autre (en soignant chaque univers esthétique), et qui renvoient à ce temps «discontinu» auquel le scénario fait référence.

Ensuite, parce que Simone est entraînée dans un mouvement de spirale. Bien qu'affranchie de la ligne droite chronologique, elle est incapable de se libérer de l'emprise du temps qui l'enveloppe en se recourbant autour d'elle. Car, à mesure qu'elle rêve, s'évanouit, découvre l'hypnose ou l'orgasme (car la petite mort stimule aussi la sécrétion d'endorphines), Simone retournera inéluctablement, à différents âges, en témoin fantomatique et impuissant, jusqu'au lieu du crime. Le meurtre s'est produit dans une cage d'escalier: ce clin d'oeil aux croquis de M.C. Escher, aux impossibles perspectives, est aussi évident que réussi.

Endorphine fait dans la radicalité, aussi sa poésie s'appréciera-t-elle mieux des cinéphiles somnolents, capables de se laisser bercer et titiller, que des esprits trop cartésiens. À voir, donc, comme on plonge dans certaines toiles de Dalí: chercher un sens aux rêveries léchées du maître surréaliste n'est pas l'approche la plus jouissive.

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Endorphine, d'André Turpin

Avec Sophie Nélisse, Mylène Mackay, Lise Roy

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