Endorphine, la machine à explorer le temps

L'oeuvre du cinéaste gatinois André Turpin défie l'approche... (Ivanoh Demers, La Presse)

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L'oeuvre du cinéaste gatinois André Turpin défie l'approche logique et chronologique du récit traditionnel, pour mieux «concilier plusieurs natures du temps».

Ivanoh Demers, La Presse

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Du point de vue du récit cinématographique classique, Endorphine est moins un film, qu'une machine à explorer le temps. À tel point que son mécanicien en chef, le cinéaste gatinois André Turpin, dit ressentir le besoin de le présenter à travers une courte intervention filmée, qui, espère-t-il, pourra être projetée juste avant chaque représentation de son long métrage. Pas pour en démystifier les complexes rouages, mais pour en «donner le mode d'emploi». Car le film défie l'approche logique et chronologique du récit traditionnel, pour mieux «concilier plusieurs natures du temps».

Endorphine «obéit à une logique proche de l'état d'inconscience». André Turpin voudrait donc «pouvoir préparer le spectateur» à vivre une «expérience cinématographique narrative un peu hors-norme». Il a eu le loisir de le faire en personne, ces derniers mois, dans plusieurs festivals où Endorphine a été présenté. Et il s'est rendu compte que «les gens apprécient beaucoup plus le film lorsqu'ils n'essaient pas de décoder, mais qu'ils essaient de le recevoir de façon plus intuitive» que rationnelle, estime le réalisateur qui, depuis Un crabe dans la tête, il y a 14 ans, s'est surtout fait remarquer en tant que directeur photo - pour Xavier Dolan, Philippe Falardeau et Denis Villeneuve, notamment.

En 2009, le Gatinois a fait «une première tentative d'ausculter le temps au cinéma», dans le court métrage Temps chimique, mettant en vedette Macha Grenon. Dans cette «oeuvre exploratoire» où coexistaient un meurtre et une cage d'escalier formant une impossible boucle à la M.C. Escher, le réalisateur explorait en plan-séquence l'aspect «cyclique» du temps qui passe, filmant d'étage en étage «une réalité qui se reproduisait, comme dans Le jour de la marmotte»

Ce court métrage aura donc «beaucoup servi à ce film-ci», qui réunit tous ces ingrédients, mêlés cette fois à une myriade d'éléments destinés à nourrir l'atmosphère onirique ou surréelle. Car Endorphine «essaye d'exprimer différentes 'natures' du temps: relativiste, cyclique, discontinu, ou, à la limite, le temps de Planck». Grand passionné de physique, André Turpin est émerveillé par la conception relativiste du temps, dont les scientifiques ont prouvé les propriétés élastiques et les possibles courbures.

Entre l'inconscience...

Or, «la meilleure façon d'exprimer ça [cette élasticité], pour qu'on le ressente, c'était d'étudier le temps tel qu'on le perçoit dans l'inconscience», a estimé André Turpin.  «Ce qui me fait le plus penser à cette distorsion temporelle - qui est pourtant bien réelle - c'est quand je rêve ou quand je perds connaissance. Quand on se réveille d'un évanouissement, on a vraiment l'impression qu'on a débranché notre horloge interne. On a l'impression que mille ans se sont écoulés. C'est comme une renaissance, ou le redémarrage de notre conscience», explique-t-il. En connaissance de cause, puisqu'il fait de la basse tension, et qu'il est «souvent» sujet à des évanouissements subits. «D'ailleurs, quand j'étais adolescent, j'ai souvent joué à ce jeu stupide, et excessivement dangereux» qu'est le choking game», avoue-t-il, en référence aux session de strangulation que s'inflige un personnage du film, afin de perdre délibérément conscience. 

«Ces états-là m'ont toujours fascinés. Et j'essaie de profiter de cet état de vertige qui accompagne le réveil.»

... et le rêve

Son film s'efforce donc de «faire un rapprochement entre» le temps du rêve ou le vertige de l'inconscience «et la vraie nature du temps, telle que décrite par Einstein - plus flexible que celle que perçoivent nos sens, mais qui sont trompeurs».

Endorphine mêle trois histoires parallèles mettant chacune en scène une même femme, Simone, présentée à trois âges de sa vie (le personnage est campée par Sophie Nélisse, Mylène Mackay et Lise Roy)... mais le récit se déroule en distillant des éléments qui rendent la chronologie impossible, et qui suggèrent plutôt qu'il pourrait s'agir de trois réalités parallèles.

L'écriture a été un véritable casse-tête pour André Turpin, qui a planché sur différentes formules de son scénario pendant huit ans. «La première histoire a été relativement simple à concevoir. Les deux autres se sont écrites un peu comme un poème dadaïste, en reprenant des éléments de la première histoire.» Il a cherché à reproduire les mécanismes du rêve, lorsqu'«on réinterprète la réalité en revivant ce qui est arrivé dans la journée, mais en recollant les morceaux autrement». Il s'est ainsi amusé à créer des impressions de déjà-vu, tout en s'assurant d'imposer un léger décalage aux éléments itératifs.

Pour traduire visuellement l'univers du rêve, il a voulu sculpter «un espace qui soit surréaliste sans être magique». Il dit s'être alors inspiré des peintres, tels Dali, Magritte ou De Chirico. Son cadre joue par exemple sur les grands espaces vides, écho au temps figé ou suspendu, ou à ces villes européennes désertées à l'heure de la sieste. 

Du rêve, il a aussi épousé le «rythme cardiaque», en travaillant dans la lenteur, mais aussi à travers la trame sonore. 

Et tout cela ne se résume pas à un simple «exercice de style», se défend l'auteur. Du moins «pas purement esthétique ou formel, pas froid». S'il s'agit bien d'un «exercice», il a «pour but de plonger le spectateur dans un état de douce rêverie» ou dans celui de la «transe hypnotique», qui diffère des «positions cérébrales» habituelles, martèle-t-il. 

De Nolan à Lynch

Pour mieux apprécier Endorphine, mieux vaut «qu'on abandonne la raison, qu'on arrête de chercher une solution au casse-tête». On abonde. Sauf que son film a des allures de polar - ou d'enquête onirique tordue, à la Inception - qui n'incitent pas à lâcher prise. 

En matière de film jouant avec le temps, le rêve et l'enquête, «Inception est à une extrémité du spectre, mais à l'autre extrémité il y a Lynch, avec ses Mulholland Drive, Lost Highway ou Inland Empire», se défend André Turpin. Il apprécie beaucoup les propositions conceptuelles d'Inception, mais chez Christopher Nolan, le plaisir est cérébral, tandis que «l'expérience ressentie, le vertige est beaucoup plus grand» avec David Lynch. «C'est vraiment lui qui me hante le plus longtemps, justement parce qu'il ne donne aucune clef, quand il joue avec le temps». 

Endorphine prendra l'affiche le 22 janvier.

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