Citoyen Falardeau

De gauche à droite: le réalisateur Philippe Falardeau,... (Bernard Brault, La Presse)

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De gauche à droite: le réalisateur Philippe Falardeau, aux côtés des comédiens de son plus récent film: Patrick Huard, Clémence Dufresne Deslières, Irdens Exantus et Suzanne Clément

Bernard Brault, La Presse

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Road-movie rural campé dans une circonscription fictive du Nord québécois, Guibord s'en va-t-en guerre est surtout une comédie politique grinçante. Mais le fait que la sortie du nouveau film de Philippe Falardeau tombe en pleine campagne électorale fédérale est plutôt une coïncidence, s'amuse le réalisateur.

«La présente campagne étant la plus longue de l'histoire, c'est une cible énorme, difficile à rater. On aurait été vraiment poches de tomber à côté», lance, mi-blagueur, le Gatinois d'origine.

Mais ce n'est pas dans l'espoir d'orienter le vote qu'il a tourné son nouveau long-métrage, promet Philippe Falardeau, en rappelant qu'il ne pouvait pas anticiper cette campagne lorsqu'il a commencé le processus d'écriture, il y a cinq ans. 

«C'est un beau clin d'oeil, mais il n'y a pas de conclusion à tirer hâtivement, sinon que le citoyen - ou le spectateur, plutôt - va sortir de là en se disant : 'Ouin! peut-être que ça dérape, la politique...'»

Le cinéaste s'emploie à montrer les dessous pas toujours chics de la politique, au fil de moult tractations et jeux de coulisses entre des personnages aux intérêts souvent contradictoires.

Guibord est d'ailleurs «un film qui joue sur les contrastes, bien plus que sur les émotions», même lorsqu'il plonge au coeur des relations familiales.

Son personnage d'homme politique - Steve Guibord, campé par Patrick Huard - M. Falardeau l'a voulu valeureux et déterminé. «Ç'aurait été trop facile d'en faire quelqu'un de manipulateur ou corrompu. Mais pour aller où? J'ai préféré montrer quelqu'un sans réels pouvoirs, mais plein de bonnes intentions... ce qui rend sa tâche encore plus difficile.»

Aux yeux du réalisateur, la politique est «un métier ingrat [...] dont on sort haï, meurtri, vidé», clame-t-il, paraphrasant ainsi le point de vue de son protagoniste.

Philippe Falardeau, ex-étudiant en sciences politiques avait depuis longtemps envie d'aborder la politique canadienne, sans toutefois trouver le sujet idéal à porter au grand écran. «Je me disais toujours: 'C'est trop technique, ou trop didactique'.» 

Questions impertinentes

C'est son ami André Turpin, le cinéaste gatinois, qui allumera l'étincelle en lui suggérant l'idée d'un député dont la voix deviendrait décisive sur un sujet particulièrement sensible, tel l'avortement.

Convaincu d'avoir là «un très bon point de départ», il restait plus hésitant face à la question à débattre, que ce soit l'avortement ou l'entrée du Canada dans un lointain conflit armé - idée qui sert de prémisse à Guibord s'en va-t-en guerre.

« L'enjeu [du film] ne pouvait pas être le vote au parlement. Il fallait trouver autre chose.» Il a donc préféré signer un road-movie, qui lui permettait d'observer le travail de terrain. Le (très vaste) «terrain de jeu» du député Guibord constituait «un laboratoire» idéal pour explorer de multiples possibilités. 

Ce nouvel angle l'autorisait à se poser les questions les plus impertinentes, y compris «est-ce une bonne chose pour la démocratie que de donner tout ce pouvoir à un député, ou est-ce que ça fait déraper davantage» la machine? 

Le réalisateur ne s'est lancé dans l'aventure qu'après avoir trouvé une clef: ce «personnage extérieur» de jeune stagiaire haïtien - prénommé Souverain - «qui vient d'un pays où la démocratie est extrêmement fragile, qui ne prend pas ça pour acquis. Il est à la fois naïf et mieux informé que nous, et très excité de participer à ce processus [qui intéresse assez peu] la plupart d'entre nous». 

Ce regard étranger permettait «de nous passer nous-mêmes à la loupe, finalement», explique-t-il, pas peu fier d'avoir inversé les habitudes - l'Occidental ayant traditionnellement le rôle de l'«observateur international» d'un scrutin.

Pour le Gatinois, «la démocratie est un système qui mène parfois à des aberrations». La quête tyrannique du «plus petit dénominateur commun» qui permet de trouver un consensus «finit par aliéner tout le monde». 

«Certaines personnes préféreraient des positions plus radicales, qui ne plaisent pas toujours, mais qui ont le mérite d'être plus claires», dit-il en ciblant le gouvernement conservateur en place, à qui il reproche un «manque de respect» vis-à-vis des institutions et des médias. 

«La démocratie, c'est de la science-fiction... moins la science», lance-t-il alors, pince-sans-rire. «Les démocraties qu'on considère solides [...] sont en fait fragiles.» On doit y faire attention car ce sont des systèmes qui peuvent être facilement pervertis.»

«Les politiciens sont en partie responsables du cynisme [général envers la politique] mais nous, citoyens, y contribuons aussi car, quand vient le temps de voter, on ne pense qu'à nos intérêts particuliers.»

Où se cache Falardeau?

Le personnage de stagiaire haïtien, que Philippe Falardeau a rendu «cartoonesque» à souhait, se prénomme Souverain, mais il pourrait tout aussi bien s'appeler Candide, tant il évoque le héros voltairien. Surtout lorsqu'il fouille avec enthousiasme dans l'oeuvre philosophique de Tocqueville ou de Rousseau - dont il ne se départ jamais - espérant y trouver des réponses aux dilemmes de son député. 

Pour donner chair à Souverain, le cinéaste dit s'être inspiré de l'auteur d'origine haïtienne Dany Laferrière, dont il aime «l'intelligence» et «l'exubérance». Mais «en réalité, c'est complètement moi! Souverain a l'énergie et la naïveté que j'avais en sortant de sciences po», sourit Philippe Falardeau. «D'ailleurs, l'exemplaire de Rousseau qu'il traîne tout le temps avec lui, c'est le mien, celui que j'avais à l'époque.»

Inspiré d'un documentaire

L'écriture de Guibord s'en va-t-en guerre a été «influencé» par le documentaire Chers électeurs (ONF; 2008), dans lequel le réalisateur Manuel Foglia a suivi des députés à la trace pendant plus d'un an.

Philippe Falardeau avait trouvé saisissante une scène où la députée libérale de Pontiac, Charlotte L'Écuyer, assujettie par la ligne de parti, devait «défendre la décision de ne pas venir en aide à la papetière qui fermait dans son propre compté» et «venait dire aux gars: "Recyclez-vous, faites des armoires!", alors qu'elle n'était probablement pas d'accord avec le chef de son parti. C'est tough, ça!»

Ceci a incité M. Falardeau à «créer un laboratoire fictif où notre député n'aurait pas cette contrainte» d'allégeance. D'où l'indépendance politique du député Guibord - qui, en passant, à sa propre vitrine Internet - très semblable à celles de vrais députés  - à l'adresse www.equipeguibord.com.

Guibord s'en vient-en retard... à cause d'une autre guerre

Guibord s'en va-t-en guerre prendra l'affiche à Gatineau et Ottawa le 9 octobre, soit une semaine après Montréal et Québec. Le report de sa sortie par chez nous serait dû à un effet domino, dont l'origine serait... Johnny Depp.

Ce retard n'était certainement «pas le souhait des producteurs»: «La décision appartient au distributeur», explique le Gatinois Luc Déry, dont la société micro_scope a produit le film de Philippe Falardeau. La décision de Séville aurait été motivée par ce qui se passe chez nos voisins du Sud.

«On doit vivre avec la réalité fâcheuse que la sortie de Sicario aux États-Unis a été repoussée d'une semaine», explique M. Déry. Une décision prise un peu à la «dernière minute», précise-t-il. Il y a six semaines, le buzz autour de Black Mass (Messe noire) était très bon... au point que le film mettant en vedette Johnny Depp se retrouve «dans les jambes» de Sicario, poursuit le producteur.

Le distributeur du film aux États-Unis, Lionsgate, a de très grandes ambitions pour le film de Denis Villeneuve, qui a reçu un accueil très positif à Cannes. Par sécurité, Lionsgate a donc préféré éviter au mieux la rivalité avec Black Mass, repoussant au 2 octobre la «sortie générale» de Sicario, initialement prévue le 25 septembre.

Du coup, la sortie tombait à la même date que celle de Guibord au Québec, fait valoir M. Déry. «Pour contrecarrer ça, Séville, qui distribue Sicario au Canada, a demandé une dérogation au distributeur américain pour pouvoir sortir le film à Montréal, Québec et Toronto une semaine plus tôt que la sortie générale.»

Guibord est quant à lui distribué par Les Films Christal. Mais Séville et Christal sont deux compagnies soeurs, qui «se consultent pour ne pas que leurs films se nuisent l'un, l'autre». Pas question de lancer les deux films en même temps. D'où le choix de cantonner Guibord à une sortie limitée à Montréal et Québec, le 2 octobre.

«Très honnêtement, il y a des films qui gagnent à sortir de façon plus graduelle. L'effet de la "grosse machine promotionnelle", j'y crois jusqu'à un certain point», tampère Luc Déry.

«Certains films profitent davantage d'Internet et d'un effet de bouche-à-oreille qui perdure [après une sortie très restreinte]. À Micro_Scope, c'est ce qu'on avait fait pour Un crabe dans la tête. À l'époque, [le réalisateur Gatinois] André Turpin était peu connu et on avait peu de moyens.»

Ce n'est évidemment pas le cas de MM. Falardeau et Villeneuve, à la réputation bien assise depuis qu'ils fréquentent la cérémonoe des Oscars. «Lionsgate a prévu de sortir Sicario sur plus de 3000 écrans», illustre le producteur, laissant entendre que les problèmes de sortie au Québec... ne préoccupent guère Lionsgate!

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