Méditation sur l'impuissance

Sans voyeurisme ni sensationnalisme, Le Journal d'un vieil homme privilégie...

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Sans voyeurisme ni sensationnalisme, Le Journal d'un vieil homme privilégie la méditation sur la mélancolie d'être au monde, le sentiment cruel de ne plus y avoir sa place.

Le DroitMaud Cucchi 3/5

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Il est peu dire que la vieillesse fait florès sur grand écran.

Coïncidence des sorties de films, au moment même où prend l'affiche Le Journal d'un vieil homme de Bernard Émond, sort en France le film Floride, de Philippe Le Guay un long métrage avec Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain sur la démence sénile. Il paraît que ce dernier balance entre comédie et drame. On ne peut en dire autant de la dernière offrande de Bernard Émond, qui s'inspire d'une nouvelle de Tchekhov et tire sur une noirceur sans espoir. Il en ressort un récit intime et troublant, désespéré et radical mais magnifique dans sa sobriété.

Une voix hors-champ nous raconte l'histoire de Nicolas, médecin et professeur émérite qui n'en a plus longtemps à vivre. Comme au théâtre, le spectateur est dans la confidence mais les proches, eux, ne le savent pas.

Malgré sa réussite professionnelle, Nicolas (Paul Savoie) est condamné à une déchéance certaine. La maladie venue, il affronte, incrédule et résigné, la dégradation de son état. Il ne lui reste plus qu'à mener, en solitaire désenchanté, les batailles de la vieillesse. Il sait qu'il ne pourra plus grand chose pour sa fille adoptive, Katia (Marie Eve Pelletier), qui a perdu goût à la vie. Il se désintéresse des préoccupations de sa femme (Marie-Thérèse Fortin) et de sa seconde fille, adolescente (Ariane Legault). Ses forces physiques autant que morales le lâchent. Et comme Nicolas demeure étranger à la foi et à toute autre ressource spirituelle, il aborde la perspective de la mort avec l'effroi de toucher au néant.

La réalisation aurait pu sombrer dans le précis de décomposition si la beauté des images n'était venue renforcer le vertige de la plainte existentielle. Sans voyeurisme ni sensationnalisme, Le Journal d'un vieil homme privilégie la méditation sur la mélancolie d'être au monde, le sentiment cruel de ne plus y avoir sa place. La nuit superbement filmée, les clairs-obscurs intérieurs (qui ne sont pas sans rappeler ceux de Amour de Michael Haneke) hissent le film à un rare degré de délicatesse.

Paul Savoie apporte à son personnage une humanité évidente et simple, celle d'un homme se débattant comme il peut dans la banalité de son destin.

Condamné à la solitude de son âge, il résiste cependant à la résignation d'un monde qui serait poissé de médiocrité et de vulgarité. Ici, la posture réactionnaire n'est pas chez ceux que l'on croit. Elle a plutôt été confiée à la jeune garde intellectuelle du Québec représentée par l'ami de Katia, Michel Murray (ne pas confondre avec l'éminent Philippe...), qui s'indigne de la «mort de la culture occidentale comme nous l'avons connue». Une critique à fleurets mouchetés à l'encontre de ceux qui confondraient cynisme et intelligence; on sourit à la résonance contemporaine du texte de Tchekhov.

Le scénario, de toute façon, ne suit pas cette piste bien longtemps, il se mue surtout en chronique amère intemporelle où vivre et mourir sont de la même essence. Bernard Émond signe là un film sur la nudité de la condition humaine, impuissante. Implacable.

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Le Journal d'un vieil homme, de Bernard Émond.

Avec Paul Savoie, Marie Eve Pelletier, Marie-Thérèse Fortin.

*** 1/2

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