Un dernier adieu à l'existence

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Le Journal d'un vieil homme - Photo_HD_5

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Cinéma, littérature, théâtre... le thème de la vieillesse infuse dans tous les genres.

Phénomène résultant d'une réalité démographique, diront les uns, le troisième âge aurait de beaux jours devant lui. Mais surtout, il ose apparaître dans ce qu'il a de plus réaliste, sans tabou ni faux-semblants. Abandon, désarroi, souffrance; il arrive un âge où ni le sentiment d'accomplissement, ni le talent, ni la notoriété ne suffiraient à remplir le vide d'une mort certaine. 

«Comment mourir affecte la vie de ceux qui vont disparaître», et comment un écrivain peut «trouver une représentation appropriée du problème?», se questionnait Anton Tchekhov. Il propose une réponse dans Une banale histoire - que l'auteur russe sous-titre Fragments du journal d'un vieil homme - un recueil de réflexions sur la vieillesse sous forme de carnet intime.

L'histoire est celle d'un professeur d'université cacochyme, Nicolaï Stépanovitch. Il se sait condamné par la maladie mais ne le dit à personne. Rideau sur la vie, ses amours, ses amitiés, ses illusions. Cette sombre et cruelle nouvelle inspire le réalisateur Bernard Émond qui l'adapte au Québec contemporain dans Le journald'un vieil homme. Le récit subit peu de changement dans le scénario tant la contemporanéité du texte de Tchekhov est forte, soutient le cinéaste. 

Nicolas (Paul Savoie), médecin enseignant-chercheur, a eu une vie bien remplie: parallèlement à une brillante carrière, il s'est marié deux fois, a eu deux enfants dont Katia (Marie Eve Pelletier), fille de sa précédente épouse qu'il adopte au décès de cette dernière. Ensemble, ils lient une relation privilégiée: elle devient comédienne; il l'encourage dans sa passion. Mais Katia finit par plonger dans la dépression et cesse toute activité professionnelle, au grand désarroi de son père qui ne parvient pas à l'aider. Lui-même est confronté à ses propres ruminations existentielles. 

Il constate amèrement: «autant ma carrière a été brillante, autant je suis devenu terne et laid.» Ce grand professeur n'a pas le courage de prendre sa retraite. Insomniaque, il se sent étranger à sa propre famille, ne comprend ni sa femme (Marie-Thérèse Fortin) ni sa fille adolescente (Ariane Legault). Et supporte encore moins le cynisme ambiant qui mine aussi bien l'université que la culture. Roulez jeunesse... 

«Je considère Tchekhov comme un extraordinaire conteur» partage Bernard Émond, 64 ans. 

Quand le cinéaste prend connaissance d'une Banale histoire, il n'en a pas 40. «Je m'identifiais alors au personnage de Katia. Maintenant je suis plus près de comprendre ce que vit Nicolas. D'ici une vingtaine d'années, je sais que je serai malade ou mort.» 

De quoi faucher en quelques mots tout discours lénifiant autour du jeunisme! Le réalisateur n'en a cure: 

«La plus grande maladie de notre société, croit-il, c'est de faire comme si l'on ne vieillissait pas. On ne tolère pas l'idée de limites. Or, il n'y a pas d'existence humaine sans limite.» 

Tchekhov l'a bien compris, lui-même exerçait la profession de médecin. 

Fidèle à la nouvelle russe, le scénario intègre des pans entiers de la narration du grand dramaturge. Qui devinerait alors que les extraits rapportés en voix off dans le film datent de la fin du xixe siècle? La contemporanéité des répliques surprend. 

La vieillesse, ce naufrage... 

Certains sujets intemporels s'y prêtent peut-être plus que d'autres, la dégénérescence de la fin de vie, notamment. Mais qui aurait osé un rapprochement entre la Russie tsariste du XIXe et le Québec d'aujourd'hui? Le réalisateur de La neuvaine (2005) s'en amuse. Oui, il y aurait un cousinage dans le cynisme ambiant. Voilà plus d'un siècle, le dramaturge russe reprenait en ces termes que «nos sujets de conversation ne sont pas nouveaux; ce sont les mêmes que l'hiver. On dénigre l'Université, les étudiants, la littérature et le théâtre. La médisance rend l'atmosphère épaisse, irrespirable». 

«J'ai eu envie de faire le film pour faire entendre ce texte-là, poursuit le réalisateur. J'ai été frappé par sa justesse, son ton.» Le dramaturge aborde son sujet de face, avec une lucidité implacable? Ainsi procède Bernard Émond, qui ne donne aucune échappatoire à la fatalité. 

Par petites touches intimistes, il filme l'angoisse, la solitude, les liens plus forts que ceux du sang qui se tissent en silence à l'ombre du temps. Sans mélo. De façon très sobre: longs plans fixes, lumière en clair-obscur, si ce n'est happée dans la nuit noire. 

«La nuit, au cinéma, ça sert à faire passer le temps, mais pas seulement, explique-t-il. Les personnages s'y détachent bien, on est proche d'eux, c'est un temps idéal pour s'abstraire du bruit et de la fureur du monde.» 

On peut toutefois se demander où est passé le côté plus léger propre à Tchekhov, qui n'oubliait pas l'humour, y compris dans les situations les plus dramatiques. 

«Il y a quand même beaucoup de tendresse entre Katia et son père, rétorque le réalisateur. La souffrance de Nicolas lui fait voir la beauté des choses, par contraste.» 

Une révélation par négatif? L'apprentissage de la mort participerait à une sorte de mouvement désespéré mais noble, quasi philosophique. Il renvoie, à la fois, à ce qui définit la destinée humaine (la finitude) et à ce qui est le plus insupportable pour la société moderne. 

Le journal d'un vieil homme prendra l'affiche à Gatineau vendredi.

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