Jean Corbo et le Québec moderne

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Pour son deuxième long métrage, Corbo, le réalisateur Mathieu Denis s'est intéressé à l'histoire oubliée de Jean Corbo, adolescent tranquille qui, en 1966, intégrait les rangs felquistes.

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Pour son deuxième long métrage, Corbo, le réalisateur Mathieu Denis s'est intéressé à l'histoire oubliée de Jean Corbo, adolescent tranquille qui, en 1966, intégrait les rangs felquistes.

«J'avais été interpellé par l'histoire de ce jeune homme qui faisait le choix d'un engagement radical.» S'estimant quant à lui «issu d'une génération un peu désengagée, presque apolitique», le réalisateur a donc eu «envie de comprendre l'époque de Jean».

Pas question, toutefois, de verser dans l'«anecdote historique». «Je ne souhaitais pas faire un film portant sur un événement en particulier. Je voulais un sujet qui ait un écho dans le monde d'aujourd'hui. Or, pour moi, le drame identitaire de Jean parle beaucoup du Québec contemporain.»

«Jean vient d'une famille mi-italienne mi-québécoise. Son engagement, je crois, vient du besoin qu'il a eu de comprendre qui il était», analyse le cinéaste, qui dresse un parallèle avec le «profond drame identitaire» du Québec moderne.

«Les Québécois ne savent pas qui ils sont, dit-il. On vit dans l'après-référendum de 1995, après toute cette période d'éveil et d'affirmation nationale des années 1960 et 1970. À deux reprises, [lors des référendums de 1980 et 1995], les Québécois ont dit qu'ils n'avaient pas envie d'être un pays. [...] On aurait pu logiquement croire qu'ils allaient se dire: "Soyons Canadiens! Embrassons collectivement cette partie-là de notre identité!" Pourtant, on continue de se définir par la négative [...] en gardant une distance vis-à-vis du Canada.»

«Ne pas savoir qui on est, ça ne peut pas fonctionner très longtemps. À la longue, cela crée une espèce de souffrance, qui peut mener à des égarements. À des choix ou des gestes regrettables.»

Mathieu Denis ne cache pas ses convictions indépendantistes, mais il n'a «jamais essayé de les mettre de l'avant». Il avait au contraire «envie de faire un film qui ne dicte pas une façon de penser. Corbo pose des questions - sur l'engagement, sur l'identité - mais n'offre pas de réponses préfabriquées. Ce n'est pas un traité ou un brûlot. J'avais envie que le spectateur se sente obligé de se situer par rapport à ce qu'il voit».

La question de l'engagement politique et celle du projet collectif fascinent Mathieu Denis. «Les personnages de mon film ont l'intime conviction qu'ils peuvent changer le monde dans lequel ils vivent en posant des gestes concrets. Je crois qu'on a besoin de retrouver ce sentiment-là.»

Selon lui, la résurgence des manifestations étudiantes au Québec comme la montée des intégrismes terroristes «traduisent» ce «besoin qu'ont les individus de sentir qu'ils vivent pour quelque chose qui les transcende».

Sans nécessairement «entériner» ce que les étudiants proposent, «je trouve sain qu'il y ait des voix pour dire: "Ce monde qu'on nous tend, qui nous est offert, nous ne l'acceptons pas d'emblée. On pense qu'il pourrait être mieux."»

«Je trouve ça beau, le fait que les jeunes ne se résignent pas. Après, ça pose la question des moyens. Jusqu'où on peut aller, pour changer le monde... ?»

Portraits de familles

Le film aborde les motivations intimes de chacun des protagonistes, explique Mathieu Denis. Le personnage de la jeune felquiste Julie, par exemple, est guidé par un sentiment d'injustice lié à son père, «ouvrier d'usine qui, après avoir tenté de lancer un syndicat, a perdu son emploi, a été mis sur une liste noire avec les potentiels fauteurs de troubles. Et c'est le genre d'histoires que j'ai véritablement entendues, durant mes recherches.»

«Jean ressent quant à lui le besoin de s'éloigner des idées matérialistes de son père», poursuit le cinéaste, qui a exploré la notion de «lignée». 

Il s'est intéressé au grand-père Corbo, un immigrant qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a été envoyé dans un camp en Ontario, sous le simple prétexte qu'il était un notable de la communauté italienne. «Il est resté prisonnier deux ans et a tout perdu - sa maison, sa femme. Il a vécu ça comme une humiliation, au point de se refermer, de ne plus chercher à s'intégrer à sa société d'accueil.»

Son fils réagira à cela en choisissant de «devenir un citoyen respectable et respecté; faire de l'argent, c'est pour lui une façon de mieux s'intégrer», poursuit le réalisateur.

«Puis on arrive à Jean et à son frère, qui, lui, veut participer activement à la société.» En s'impliquant politiquement au sein du RIN, il espère «avoir un impact sur le monde. Son geste est ancré dans la collectivité, et c'est une réaction à l'individualisme de son père.»

«Cet enchaînement [généalogique], qui explique en partie pourquoi Jean rejoint les rangs du FLQ, me semblait très intéressant.»

Le portrait d'une époque

Si les thèses révolutionnaires théoriques semblent plus présentes dans son film que les états d'âmes des personnages, c'est qu'elles étaient alors particulièrement effervescentes, estime Mathieu Denis.

«Il faut se resituer dans le contexte de l'époque: les felquistes ne formaient pas un groupuscule séparé du reste du monde. À leurs yeux, leur combat était le même que celui du FLN en Algérie, celui des Tupamaros en Uruguay. Il s'inscrivait dans la mouvance mondiale de décolonisation, qui [résonnait] du Vietnam jusqu'à Cuba. Si on entend beaucoup les thèses de Frantz Fanon - l'intellectuel par excellence de la décolonisation -, cite en exemple le cinéaste, c'est qu'elles avaient une énorme influence sur la réflexion des felquistes et sur leur manière de justifier leurs actions.»

Corbo prendra l'affiche le 17 avril. Sa distribution en France, en septembre, est déjà assurée.

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