De mémoire et de territoires

Que René Derouin grave le bois ou dentelle du papier pour en faire des... (Patrick Woodbury, LeDroit)

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Patrick Woodbury, LeDroit

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Que René Derouin grave le bois ou dentelle du papier pour en faire des collages, l'artiste de 80 ans plonge toujours son regard vers le sol. Comme s'il était lui-même un oiseau observant les (é)mouvances du territoire, captant ici un poisson du coin de l'oeil, laissant là affleurer une mémoire ancestrale. Ce faisant, il crée des oeuvres plus grandes que nature. René Derouin a droit à un doublé d'expositions : pendant que les murs de la galerie Montcalm sont pris d'assaut par ses Derniers Territoires, ceux de la galerie Jean-Claude Bergeron répercutent les cris de ses Rapaces.

René Derouin ne s'est jamais considéré comme un graveur traditionnel. Ne serait-ce que parce que son rapport à la gravure n'est pas tant lié à une quête esthétique formelle qu'intimement lié aux reliefs. Ceux des stèles mésopotamiennes ou encore des formes d'écriture précolombiennes. Comme ceux du territoire américain dans le sens large du terme.

« Pour moi, graver s'inscrit entre le désir d'écrire et de dessiner », explique l'artiste de 80 ans, rencontré à la galerie Montcalm où l'on s'affaire à finaliser l'installation des oeuvres aussi spectaculaires qu'imposantes qui y sont présentées dans le cadre des Derniers Territoires.

Et il y a de l'écriture, « plus cartésienne », comme du dessin, qui équivaut pour lui à « la libération de la lettre », dans son travail. Avec pour résultat que le public, lui, devient le lecteur de ses compositions qui ici rappellent des relevés topographiques ou des photos prises du haut des airs par des satellites ; là des visions microscopiques sans lesquelles le visiteur a l'impression d'observer des cellules.

« Je m'inspire du territoire cartographié, de la nature pour codifier mes interprétations de ce que je vois, soutient René Derouin. Pour moi, la notion de territoire n'a pas de frontières et transcende les langues, parce qu'elle découle de l'esprit nomade des autochtones. Je suis les saisons et les migrations. »

Il a donc développé une appartenance amérindienne au continent, à l'espace dans lequel il évolue.

Tels que vus des airs

L'homme observe et crée en plongée. En rupture avec la ligne d'horizon, dès sa Suite nordique  remontant aux années 70, après avoir voyagé en hélicoptère dans le Nord. 

Il survole encore son décor, du haut de sa montagne, à Val-David.

« Je vis en hauteur. C'est de là que je perçois et vois le mieux ce qui m'entoure. J'ai besoin de cette distance. »

Cette hauteur, il la transpose dans sa manière de composer ses oeuvres.

« J'ai toujours travaillé sur des tables, penché au-dessus d'elles, jamais sur des chevalets érigés devant moi », explique-t-il.

Ainsi, pour concevoir les neuf saisissants « vitraux » en papiers ajourés et collés qui composent sa Chapelle suspendue entre ciel et terre dans la galerie, René Derouin avait installé huit grandes tables, sur lesquelles il manipulait les divers éléments de ces « montages ». 

« D'une journée à l'autre, je pouvais changer un morceau du casse-tête ou un autre jusqu'à ce qu'un matin, en arrivant devant le résultat, je dise : 'Ça y est, tout est à sa place' et que je procède à l'étape du collage. »

Cette Suite Percé, conçue à la Villa James en 2008 et qui constitue aujourd'hui ladite Chapelle, est empreinte à la fois de l'esprit de la péninsule gaspésienne (avec son varech, ses roches, son sable) que de celui des églises baroques que le Québécois prend plaisir à visiter lorsqu'il  séjourne au Mexique.

« Dans le cadre de l'exposition, la Chapelle devient un lieu de méditation, permet une pause. Elle reflète aussi les moments de solitude que vit l'artiste lorsqu'il crée. »

La gravure, porteuse de messages

Sa découverte de l'art précolombien (maya et toltèque, notamment) alors qu'il a 18 ans imprègne sa vision du métier d'artiste et de la gravure. Cette vision, il a d'ailleurs dû la transposer aux collages de papiers découpés qu'il pratique depuis 11 ans maintenant, puisqu'il est devenu allergique... à la poussière de bois.

« Au Mexique, la gravure était alors faite pour parler au plus grand nombre, pour faire comprendre un message par le biais d'images faciles à décoder par la majorité », rappelle M. Derouin.

Ce dernier ne peut s'empêcher de faire des liens entre hier et aujourd'hui.

« En cette ère du numérique, on simplifie justement le message pour en faire des icônes aisément reconnaissables de tous. On est revenu aux symboles dessinés, à une

forme d'écriture qui s'adresse à la plus vaste communauté possible, comme si on marquait un retour à la société primitive. »

L'octogénaire ne cache pas qu'il tient là les prémisses de sa prochaine exposition, prévue en 2019.

« Je m'inquiète de cette écriture simplifiée au point d'en perdre son contenu... »

René Derouin avoue candidement qu'il a craint, en 1999, d'avoir atteint un sommet dont il ne pourrait que redescendre. Cette année-là, il avait non seulement eu droit à une rétrospective au Musée des beaux-arts de Montréal, mais il avait aussi reçu, coup sur coup, la Médaille Palacío de Bellas Artes du Consulat du Mexique, le prix Paul-Émile Borduas du gouvernement du Québec ainsi que le Prix à la création artistique en région du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil de la culture des Laurentides.

Or, l'homme continue d'enraciner son art dans son territoire (en 2010, il a entre autres fait don d'Autour de mon Jardin, une oeuvre d'art public visant à « sauver » le supermarché de Val-David). « L'art est social et l'artiste a la responsabilité des gestes qu'il pose. »

René Derouin continue de voir aussi loin que grand du haut de ses 80 ans. Et d'ainsi d'habiter cette terre d'Amérique qui l'habite tout autant.

Pour y aller

Les Derniers Territoires 

Jusqu'au 20 novembre

Galerie Montcalm

819-595-7488 ; gatineau.ca

À vols d'oiseaux

Que René Derouin grave le bois ou dentelle du... (Patrick Woodbury, LeDroit) - image 4.0

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Patrick Woodbury, LeDroit

Les Rapaces que René Derouin fait virevolter en cercles sur les murs de la galerie Jean-Claude Bergeron ne sont pas que ceux qu'il peut observer au Mexique, lorsqu'il se pointe sur la plage à l'heure où les pêcheurs du village tirent leurs filets remplis de poissons.

Certes, l'octogénaire a toujours été fasciné par les mouvements migratoires, « des papillons, des oiseaux, de l'eau », énumère-t-il en souriant. D'ailleurs, lui-même s'inscrit dans cette mouvance, puisqu'il descend régulièrement vers le Sud - à San Patricio de Melaque, sur les rives du Pacifique, plus précisément - depuis qu'il s'est rendu au Mexique pour la première fois, à 18 ans, « en autobus », porté par les écrits de Paul Gauguin.

Là, René Derouin aime regarder ces masses d'oiseaux qui tantôt plongent pour attraper une proie au vol, tantôt jouent avec les pêcheurs qui leur lancent les poissons trop petits pour valoir la peine d'être vendus ou rapportés à la maison.

Certaines linogravures et oeuvres de papiers collés et troués actuellement exposées chez le galeriste d'Ottawa détaillent d'ailleurs des scènes évoquant ce quotidien, la pêche, la plage ou encore le large (la magnifique série Colima, notamment).

Mais ses récents Rapaces - ces collages les plus anciens remontent à 2014 - renvoient principalement aux oiseaux de proie insatiables qui évoluent dans les banques et les coulisses du pouvoir, entre autres.  Le visiteur ne s'étonnera donc pas vraiment d'y voir représenter l'aigle, figure altière qui rappelle autant la Rome antique que l'impérialisme américain, les armoiries allemandes que celles du Mexique d'hier et d'aujourd'hui (l'artiste a été décoré de l'Ordre mexicain de l'Aigle aztèque, en 2006, qui s'avère l'insigne le plus important que le gouvernement de ce pays décerne à un étranger).

« On vit dans une société de rapaces financiers. Et contrairement à leurs contreparties animales, ces oiseaux de proie humains ne sont jamais rassasiés. Ils préfèrent affamer les autres pour accumuler toujours plus, au nom d'un néo-libéralisme scandaleux. On a créé un monstre, un monde où les riches sont de plus en plus riches et ne semblent jamais satisfaits de ce qu'ils ont. »

Sans s'étonner, ni se décourager de la chose, René Derouin sait que le public peut choisir de ne voir dans ces oeuvres que des scènes organiques, mettant la nature en valeur. Mais lui demeure conscient de son besoin de passer des messages dans ce qu'il crée et de son engagement social en tant qu'artiste.

Pour y aller

Rapaces

Jusqu'au 6 novembre

Galerie Jean-Claude Bergeron

613-562-7836 ; galeriejeanclaudebergeron.ca

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