Art manifeste, expressions de libertés

L'exposition Monument aux victimes de la liberté, à... (Etienne Ranger, LeDroit)

Agrandir

L'exposition Monument aux victimes de la liberté, à l'AxeNéo7

Etienne Ranger, LeDroit

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Depuis qu'il a été rendu public, le projet de Monument aux victimes du communisme, qui doit être érigé à Ottawa, suscite bien des interrogations sur sa pertinence et son emplacement, non loin de la Cour suprême. Près d'une vingtaine d'artistes visuels ont décidé d'entrer en dialogue avec ledit monument, que ce soit en remettant en question l'idée même de ce qu'est un monument, en ouvrant d'autres perspectives sur le concept de la liberté d'expression ou en offrant d'originales prises de positions dans le débat. Ce faisant, ils interpellent le visiteur et le forcent à lui aussi réfléchir à la valeur de leurs contre-propositions. Regard sur l'expositions présentée à AxeNéo7.

Le corps gît par terre sur un couvre-sol de fortune, dans le hall d'entrée de la galerie AxeNéo7. Les pieds vert-de-gris dépassent au bout d'un pantalon défraîchi. La sans-abri pourrait aussi bien dormir qu'être morte de froid...

La sculpture réaliste de Dominique Sirois qui accueille le visiteur donne d'emblée le ton à Monuments aux victimes de la liberté: l'exposition collective se veut le foisonnant revers de la médaille, une série de contre-propositions réfléchies au Monument aux victimes du communisme.

«Pourquoi un tel monument ici, au Canada? C'est assurément l'une des questions qui revient le plus, dans ce dossier, et à laquelle nous avons voulu offrir une réponse sous forme d'oeuvres d'art», soutient le co-commissaire de l'exposition, André-Louis Paré.

Ainsi est né, en réaction au lobby du groupe Tribute To Liberty (derrière le projet du Monument aux victimes du communisme), le regroupement Les Entrepreneurs du commun, réunissant des philosophes et artistes, qui a mis sur pied le projet Monuments aux victimes de la liberté. Sur la trentaine de dossiers soumis, une douzaine ont été retenus pour l'exposition présentée à l'ombre d'Ottawa.

«Il allait de soi de présenter le résultat de notre processus de réflexion commun à Gatineau, à quelques kilomètres du Parlement et du site retenu pour ériger le Monument aux victimes du communisme», renchérit M. Paré.

La liberté, à quel prix?

Ainsi, Dominique Sirois a travaillé l'esthétique de son itinérante, moulant ses propres mains et pieds, fondant leurs formes pour ensuite les oxyder... comme les sculptures de cuivre dans les lieux publics. Accroché juste à côté, un sac de couchage cache, dans sa doublure, des graphiques et statistiques troublantes sur la pauvreté féminine, notamment.

«C'est ma façon de célébrer les victimes d'un système compétitif, axé sur la performance comme source de liberté», fait valoir la Montréalaise.

Non loin, les satires visuelles de Clément De Gaujelac font écho à son oeuvre, en revoyant et corrigeant l'image de la Statue de la Liberté, justement.

En plus de sa réjouissante demi-douzaine de dessins, ce dernier pousse l'exercice par une installation à la fois ludique et mordante. Jouant une fois de plus des symboles et emblèmes de l'idéologie - et de l'ambiguïté entre nostalgie, rituels, lucidité et ironie - M. De Gaujelac offre au public la possibilité d'allumer, tel un cierge dans une église, le flambeau (une chandelle pour gâteau d'anniversaire) de sa reproduction de la Statue tout en activant une boîte à musique... d'où s'égrennent les notes de L'Internationale.

Étienne Tremblay-Tardif investit pour sa part les deux toilettes publiques avec une oeuvre audio déclinant trois niveaux de discours (incluant des extraits de discours des membres de l'organisme Tribute To Liberty, du premier ministre Stephen Harper, entre autres). Ce faisant, il fait non seulement un clin d'oeil à la controversée Fontaine de Duchamp, mais il explore également (et surtout) l'idée de la frontière entre collectif et individu, entre sphères privée et publique.

«À mes yeux, la toilette est le contre-pied parfait à l'espace public où l'on installe habituellement des monuments, alors qu'il s'agit de l'espace universel et démocratique par excellence!» lance l'artiste dans un large sourire.

Contre-emplois et autres échos

La murale de l'artiste autochtone d'Ottawa Frank Shebageget (en haut, page de droite) évoque de prime abord le mémorial: une surface noire sur laquelle s'alignent 719 noms. Or, chacune des communautés cries, innues, mi'kmak, mohawk ou autre qui y est inscrite renvoie à une collectivité en train de se réapproprier sa langue et sa culture, à l'instar de la nation anishnabe du Lac-Simon, qui réapprend l'ojibwé, par exemple.

Faite de mains (blanches) et d'armes (noires) enchevêtrées, la sculpture moléculaire de Michel de Broin n'est pas sans rappeler Majestic, son oeuvre composée de lampadaires de la Nouvelle-Orléans renversés par l'ouragan Katrina, offerte au Musée des beaux-arts du Canada et installée sur la pointe Nepean depuis 2012.

Dans cette même salle, Nicolas Rivard déroule littéralement le «curriculum vitae d'un gouvernement du désastre» dans lequel il recense l'expérience des conservateurs dans les abolitions de programmes et autres compressions faites dans les domaines social, culturel, environnemental, scientifique, etc. Parallèlement, il a écrit - et envoyé, sans avoir toutefois reçu de réponses encore - trois lettres de «non motivation» à Abstrakt Studio Design (en charge du design du Monument aux victimes du communisme), au Parti Conservateur et à Tribute To Liberty. Sa démarche se double d'un autre message, plus subtil celui-là. Son entreprise fictive ne s'appelle pas La Fatigue culturelle pour rien: elle remet notamment en cause le processus de demandes de subventions des artistes.

Quant à Steve Giasson, il emballe pour sa part les 11 versions du Manifeste de Karl Marx disponibles sur les tablettes des magasins Wal-Mart états-uniens.

«Voilà qui démontre bien que ce livre est un produit de consommation comme les autres, même pour une entreprise qui a déjà menacé de fermer ses portes pour empêcher la syndicalisation de ses employés», souligne le principal intéressé d'un ton mi-figue, mi-raisin.

Prisons, intervention et morts

Dans une autre pièce, l'Unité d'isolement 01 de Sheena Hoszko découpe l'espace en un bloc blanc représentant à l'échelle les dimensions d'une cellule d'isolement dans les prisons canadiennes.

Comme en réponse à cette oeuvre, la vidéo de Thierry Marceau évoque le tueur en série John Wayne Gacy. Personnifiant celui qui a été surnommé The Killer Clown, installé dans une cage juchée dans un arbre, M. Marceau reproduit les autoportraits et tableaux que ce dernier a peints pendant 14 ans en prison avant d'être exécuté... et que son agent artistique a fait exposer dans diverses galeries et vendre aux enchères.

Édith Brunette a de son côté conçu sa création comme une intervention au coeur même de l'espace qui serait occupé par le Monument, en lien avec l'esprit des Jardins de la Victoire (ces potagers familiaux et collectifs mis de l'avant par le gouvernement pour contrer la pénurie alimentaire pendant les deux Guerres mondiales). Dans la pelouse manucurée qui entoure habituellement les monuments publics, symbolisant «l'uniformisation par la perfection» et la monoculture, elle inviterait la population à planter les quelque 25 semences de variétés de plantes différentes ici rassemblées et fleurissant dans des petits pots.

Cela dit, c'est l'installation du tandem Étienne Grenier-Simon Laroche qui s'avère le clou de cette exposition (voir la une du Cahier).

D'abord, ils ont placardé sur le mur 28 fiches de militants décédés et associés à la gauche, célèbres (Rosa Luxembourg, Steve Biko, Louis Riel, Chevalier de Lorimier...) ou nettement moins connus (dont la gréviste québécoise Michèle Gauthier ou encore Albert Goodwin, qui s'est battu contre la conscription avant de... mourir au front).

Puis, ils sont partis du design du Monument aux victimes du communisme pour non seulement construire une maquette mais aussi décliner des moules de stèles pour chacune de ces 28 victimes, créant du coup «autant de micro-monuments du souvenir du mouvement syndical qu'on pourrait vendre comme les miniatures que les touristes achètent au pied de la tour Eiffel ou des pyramides d'Égypte», explique Étienne Grenier.

Pour y aller

Quand? Jusqu'au 17 octobre

Où? AxeNéo7

Renseignements: 819-771-2122 ou axeneo7.qc.ca

Partager

À lire aussi

  • Revoir le communisme

    Arts visuels

    Revoir le communisme

    Que représente le communisme en 2015 et qu'en reste-t-il? Comment l'interprète-t-on aujourd'hui? Ces questions sous-tendent l'exposition... »

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer