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L'année culturelle 2015 a commencé le 7 janvier. (Archives)

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L'année culturelle 2015 a commencé le 7 janvier.

Au matin, à Paris, une poignée d'imbéciles heureux - heureux de se retrouver, comme chaque semaine, autour d'une table de rédaction, dans le but de publier quelques blagues vaches et des dessins provocateurs; on écrit «imbéciles», mais c'est uniquement pour souligner cette forme prolongée d'inconscience qui les poussait à remplir contre vents, marées et pressions et menaces, ce feuillet hebdomadaire que presque plus personne ne voulait acheter, sauf pour s'en torcher les fesses sur la place publique - se seront fait trouer la peau par d'autres imbéciles, quant à eux passablement plus taciturnes, mais heureux de laver dans le sang un soi-disant affront à leur Prophète.

Décimée, la rédaction de Charlie Hebdo... 

Dix morts. 

Un massacre.

Sans compter le viol de la liberté d'expression. 

De ce côté-ci du porte-plume, c'est lorsqu'ils sont en union libre qu'on apprécie le plus l'humour, le dessin et l'information. Appelons ce mélange un cocktail. Explosif, parfois. Je fais partie - qu'on me transforme en passoire pour me faire changer d'avis - de ces imbéciles pour qui l'insolence est une vertu. Et un art, lorsqu'elle ose s'imprimer.

Mais quelle place reste-t-il à l'art, après une telle dévastation? L'art, ce moyen d'expression foutoir qui sert autant à dire, à montrer et à dénoncer le monde, qu'il sert à l'émouvoir? 

J'en profite pour citer Caroline Fouret, l'une des 60 plumes ayant contribué au collectif Nous sommes Charlie. Dans la vague vindicative post-attentat, l'auteure constatait: «Il y a le plus triste. Ces ordures qui attaquent et qui taguent des mosquées, parce que, comme les ordures qui attaquent Charlie, ils n'ont aucun talent pour dessiner ou argumenter.» Au diapason, 1001 dessinateurs de presse - de véritables artistes - ont suggéré la même idée. 

Alors... dresser un bilan de l'année culturelle. Pour parler de quoi? Du retour réussi de Jean Leloup, et c'est tant mieux? Du vif plaisir que m'a procuré le film Guibord s'en va-t-en guerre, du Gatinois Philippe Falardeau? Suivi du vif déplaisir d'apprendre, quelques jours avant les entrevues prévues avec ses comédiens, que «l'équipe» ne voulait pas qu'on pose certaines questions jugées polémiques? 

Un bilan pour partager quelques magnifique découverte ou mémorable moment? Il y en a eu, bien sûr! AC/DC m'a assourdi, Moby Dick m'a englouti, L'Infinie comédie de Foster Wallace, enfin traduit en français après 20 ans, m'a stupéfié. Des enfants chapeautés de tuques m'ont donné le goût de lancer des balles de neige (La Guerre des tuques 3D). Je me suis même laissé subjuguer par une dizaine de disques. Mais leur importance semble bien relative. 

À part ça? Une Matricule s'est piquée de devenir auteure; un Colisée s'est donné l'importance d'un Parlement pour qu'on visite ses nobles entrailles; une chanteuse britannique de 27 ans a joué à la diva; U2 a annulé deux concerts à Paris en novembre. Un bilan pour ajouter quelques pierres à l'édifice de l'information-spectacle...

Jean-René Dufort, lui, n'a toujours pas reçu sa carte de presse. Même en 2015. On peut pourtant raisonnablement croire que ceux qui boudent la candidature du clown de l'information ont été parmi les premiers à twitter #JeSuisCharlie. 

Mais la vie continue. Sauf pour Leonard Nimoy, qui s'est rapproché des étoiles; Günter Grass itou, roulement de Tambour. Le reste n'est qu'anecdotes.

Alors laissez-moi profiter de l'espace qui m'est accordé pour nommer encore une fois cette bande d'haïssables potaches que le destin, par une drôle de pirouette dont il a le secret, a transformés en martyrs de la liberté. 

Aux beaux innocents que furent les dessinateurs Cabu, Honoré, Tignous, Wolinski et Charb: Merci pour la ride! «Ci-gît l'incarnation de l'esprit gaulois résistant encore et toujours à la pensée formatée», ira-t-on graver sur votre hécatombe. Mes pensées à vos «complices», collaborateurs et victimes collatérales. Et bon courage à la relève!

Que le lecteur me pardonne, mais 2015 a commencé le matin du 7 janvier, à 11 h 20, lorsqu'a retenti le premier coup de feu dans la rédaction d'un journal satirique qui a marqué mon adolescence et ses balbutiements journalistiques. Elle s'est achevée dix minutes plus tard lorsque l'un des deux tueurs a vociféré «On a tué Charlie Hebdo!» Et a pris la fuite en laissant derrière lui un bain d'encre et de sang. 

En ne saisissant pas cette occasion pour parler du Charlicide, un an plus tard, j'aurais eu l'impression de lui donner un peu raison.

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