Rouge décanté au Centre national des arts

Plongeon dans les tourments de l'homme

La pièce Rouge décanté est présentée jusqu'à demain,... (Courtoisie)

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La pièce Rouge décanté est présentée jusqu'à demain, au CNA.

Courtoisie

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Maud Cucchi
Maud Cucchi
Le Droit

Sur scène, un homme déambule, s'arrête et se gratte. Un peu la tête d'abord, puis le genou et les pieds. Il poursuit à la lime, recueille les peaux mortes dans un mouchoir en papier. Il y aurait de quoi bailler. Mais voilà : l'homme a caché son visage derrière un écran, un panneau lumineux clignotant, un gyrophare pour signifier que Rouge décanté, aurait bien plus à dire qu'une histoire de pieds cornés.

Dans un mince filet de voix, il entame son récit comme un témoignage, évoque le vent qui emporte tout et la mort de sa mère, puis confie d'un seul souffle l'enfer que fut son enfance.

Tous les soirs jusqu'au 19 janvier, l'acteur Dirk Roofthooft racontera au théâtre du CNA la douleur d'un homme qui fut traumatisé par son enfermement dans un camp où les Japonais, durant la Seconde Guerre mondiale, parquèrent les colons hollandais en Indonésie. Ca s'appelait Tijdeng, à Batavia, l'actuelle Djakarta. Sur le plateau, il n'en reste que quatre bassins rectangulaires poliment agencés, et deux rayons rouges sang pour cibler l'épicentre du récit.

En 1945, le personnage inspiré de l'écrivain néerlandais Jeroen Brouwers a cinq ans et se retrouve interné chez les femmes, avec sa mère, sa grand-mère et sa soeur. Une sonnerie interrompt le narrateur, c'est l'heure de ne pas oublier d'ingurgiter ses pilules. Il se gratte les côtes et reprend, toujours aussi calmement. Mais il faudra garder l'oreille tendue pour discerner le passé du présent, comme si les deux restaient intrinsèquement liés : vacuité existentielle d'aujourd'hui et horreurs subies dans sa prime jeunesse, petits rituels de la vie de tous les jours (poussés jusqu'aux extrémités de l'intimité), et grands récits du prisonnier survivant. D'un côté, il avoue comment l'écrasement des mouches lui donne envie de serrer les fesses, de l'autre il déroule sans tabous les sévices physiques et psychologiques, les conditions de vie dégradantes qu'il a vécus. Au spectateur de décanter cette intériorité mise à nue livrée pêle-mêle, sur le même ton monocorde et parfois un peu trop hermétique.

Ceci dit, le metteur en scène belge Guy Cassiers et son compatriote l'acteur Dirk Roofthooft, qui cosignent avec Corien Baart une adaptation poignante du texte, offrent une plongée remarquable au plus profond des tourments d'un individu détruit et incapable d'aimer. Car tout repose sur la force de frappe des mots, amplifiée par un micro qui permet à l'acteur de laisser couler sa voix sans chercher à projeter son monologue. Sous la carapace de celui qui ne s'émeut plus de rien - et le ton monocorde veille à faire bouclier à toute émotion - l'homme apparaît brisé par son expérience du camp, fragmenté telles ces multiples projections vidéos qui donnent à sa silhouette du relief et au spectacle un intérêt visuel plus distrayant. Avec ses ombres projetées, ses images enregistrées et décuplées, ou floutées, l'utilisation inventive des deux écrans postés sur scène insuffle un peu de vie et de couleur à ce monologue calme au long cours. La pluie de mots finale vient joliment faire tomber le rideau de ses souvenirs.

La pièce Rouge décanté est présentée jusqu'à demain, au CNA.

http://nac-cna.ca/fr/theatrefrancais/event/2805

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