ABC Démolition, de Michel Ouellette, à La Nouvelle Scène

Une enseignante au seuil de l'explosion

Dans ABC Démolition, Annick Léger campe un professeur... (Courtoisie)

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Dans ABC Démolition, Annick Léger campe un professeur prêt à appuyer sur le détonateur ; Paul Rainville incarne un dynamiteur cherchant à la raisonner.

Courtoisie

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La comédienne Annick Léger replonge dans une oeuvre de Michel Ouellette. ABC Démolition, création du Théâtre de la Vieille 17, présentée à partir de mercredi à La Nouvelle Scène, s'avère sa sixième incursion dans l'univers du prolifique dramaturge franco-ontarien.

Un auteur grâce auquel elle a notamment remporté, en 2003, la palme de la meilleure interprétation. C'était pour son rôle dans Le Testament du Couturier, habillé par le Théâtre la Catapulte. Ou ses rôles, puisqu'elle en tenait cinq...

Annick Léger sourit en évoquant le fait que « l'équipe [d'ABC] m'a surnommée à la blague 'la Rita Lafontaine de Michel Ouellette'», en clin d'oeil à l'interprète fétiche de Michel Tremblay.

Cette fois, elle endosse le rôle d'une enseignante que la colère pousse à revêtir une ceinture de dynamite et à se barricader dans son école - située dans une petite communauté du nord de l'Ontario sur le déclin - pour, paradoxalement, empêcher qu'on la démolisse. Afin de lui faire entendre raison, et ouvrir un dialogue philosophique, vient la rejoindre l'un des hommes chargés de dynamiter l'édifice.

Amplitude théâtrale

La première question à Annick Léger s'imposait d'elle-même : pourquoi encore Ouellette ?

La réponse est instantanée, précise. « Parce qu'il me pose des défis que j'aime beaucoup relever, à titre de comédienne. Parce que ses univers m'embêtent et me charment. Il y a tellement de niveaux, d'éléments qui s'entrecoupent, reviennent, se transforment... Des personnages qui ont des courbes [émotives] et des trajets hors du commun, et qui sont en même temps très près de nous. Pour l'ampleur de son théâtre », même lorsque ses textes semblent réalistes et traiter du très quotidien, énumère Annick Léger, née dans la petite bourgade d'Elliott Lake.

Les oeuvres de M. Ouellette, prix du Gouverneur général en 1994 pour sa pièce French Town, « demandent une réflexion plus profonde de la part du spectateur, poursuit-elle. En tout cas, nous, on se creuse les méninges. Il y a davantage de risques pour nous, mais ce sont ces défis qui permettent qu'on se surpasse ».

« Nous » fait référence au duo de comédiens - Paul Rainville est seul pour lui donner la réplique - autant qu'à la paire de metteurs en scène d'ABC Démolition : les comédiens Roch Castonguay et Esther Beauchemin, qui assument ces nobles fonctions pour la première fois.

« L'équipe me plaisait beaucoup, [tout comme] la possibilité de retravailler avec Roch Castonguay, que j'ai découvert en tout début de carrière, même si je le connaissais déjà bien avant que je n'ose moi-même fouler les planches », dit-elle, évoquant au passage « le respect et l'admiration » qu'elle a pour ce comédien avec qui elle a joué dans Deux-ième souffle, « mon deuxième vrai gros contrat théâtral avec l'Union des artistes ».

Deux metteurs en scène...

Cela dit, travailler avec deux têtes à la direction est assez nouveau pour Annick Léger. Mais pas déroutant. « C'est fort intéressant, puisque les metteurs en scène sont un homme et une femme, exactement comme la dynamique des personnages - ce qui ne veut pas dire pour autant que Roch me délaisse dans la quête de mon personnage. »

« À la base, ce sont des acteurs, et leur approche a été fort différente de ce que j'ai vécu par le passé, surtout en ce qui a trait aux autres textes de Michel Ouellette, où j'ai été dirigée par des gens qui cherchaient un 'objet théâtral', renchérit-elle. Ici, ce qui importe, c'est vraiment la courbe des personnages, leur intériorité, leurs émotions à fleur de peau. C'est très 'particulier', parce que c'est très fragile pour [les acteurs] - et je dis ça dans un sens très positif. »

En M. Rainville, elle retrouve avec plaisir le grand comédien ottavien avec qui elle est déjà montée sur les planches « mais du côté anglophone. Cette fois, c'est lui qui vient jouer sur mon terrain de jeu, et j'en suis bien heureuse. Paul est un acteur des plus généreux, soignés, sympathiques. J'aurais difficilement pu obtenir un meilleur partenaire de jeu pour ce spectacle ».

Sur ce huis clos dramatique plane un compte à rebours formellement instauré par l'auteur, sous forme de lettres de l'alphabet qui défileront dans l'ordre jusqu'à Z... dont on redoute qu'il indique l'instant « Zéro » de la mise à feu.

...un personnage...

Dans ABC Démolition, Annick Léger n'incarne pas 11, voire 12 personnages en même temps - exercice auquel elle s'est déjà prêtée avec brio, entre autres l'an dernier, dans La Guerre au ventre, troisième volet de French Town, ou dans À la recherche de signes d'intelligence dans l'univers, de Jane Wagner, pièce pour laquelle elle recevait le prix Théâtre LeDroit, en 1999 - mais un seul.

Cela pose un tout « autre défi », concède-t-elle en riant. Qui réside « dans les émotions qui habitent [l'enseignante], les élans qui la poussent dans un abyme vertigineux, et qu'elle souhaite d'une certaine façon embrasser et éviter en même temps. Cela semble relever d'une couleur unique, mais il y a toutes ces nuances à aller chercher ».

...et des mots

D'ABC Démolition, Mme Ouellette retient « à quel point les mots sont futiles et puissants ». Le jeu des lettres qui sert de sablier, explique-t-elle, permet à la fois d'exprimer le temps qui passe, et de « corde ou de bouée de sauvetage pour que les deux personnages puissent se rejoindre ».

La forme est souvent primordiale dans l'écriture de M. Ouellette, réputé pour explorer des formes dites non littéraires.

« C'est une des forces de Michel Ouellette, qui impose souvent à ses textes une structure complètement extérieure au théâtre. [Les traitements peuvent] sembler anodins, mais ils donnent soudainement une valeur au propos véhiculé par le fond du texte. Fond et forme s'épousent très bien, et toujours dans un souci du détail. Ce dont le comédien se doit d'être conscient, alors que le personnage n'a pas vraiment de maîtrise là-dessus... même si, dans ABC, le jeu avec l'alphabet vient des personnages eux-mêmes. »

Le déclin des régions est un thème que l'on retrouvait dans La Guerre au ventre. Annick Léger s'avoue sensible à la trame de fond d'ABC Démolition, inspirée de la fermeture de l'école de Smooth Rock Falls, où est né l'auteur.

« Moi qui ai connu les plus belles années d'Elliott Lake, l'effervescence de sa communauté francophone et multiculturelle, des écoles toutes neuves, quand il m'arrive d'y retourner, voir que les jeunes - et mes neveux - n'ont même pas les ressources dont je disposais à l'époque, au secondaire, voir le corps professoral qui diminue... je trouve ça très dur. Le texte de Ouellette, d'ailleurs, va au-delà [de la fermeture économique] des régions rurales disséminées : quelque part, c'est aussi la langue et la culture franco-ontarienne [qui est menacée]. »

Si on perd ces villages... « il n'y a plus de visage », lâche la comédienne dans un souffle qui trahit son pincement au coeur.

POUR Y ALLER :

OÙ ? La Nouvelle Scène

QUAND ? Du 14 au 24 novembre, 20 h*

(à 18 h les jeudis 15 et 22, avec surtitres en anglais)

RENSEIGNEMENTS ? 613 241-2727, poste 1,

http://nouvellescene.com

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