Bien réchauffée par le vétéran DJ britannique Paul Oakenfold, silencieux mais efficace, et ses remix, la foule a roucoulé de plaisir en voyant débarquer la Madone, sertie d'un long voile noir et d'une couronne. Qu'elle évacuera très vite pour laisser paraître une combinaison de sky noir hyper-moulante, juste assez échancrée pour qu'on puisse contempler les motifs léopard de sa brassière.
Une entrée remarquable, théâtrale, dans l'ambiance solennelle de chants religieux, denses et graves. Pour décor, une gigantesque cathédrale nimbée de lumière.
Kalakan, un trio de voix basques, psalmodie Act of Contrition, tandis que des moines encapuchonnés entament un énigmatique rituel ecclésiastique, sonnent de lourdes cloches, comme pour indiquer : « C'est une grand-messe ; recueillons-nous ». Les voix susurrent « Madonna ! » On entend « Oh my God ! ». Cette fois, c'est LA voix. Mais non, pas celle de Dieu. Celle de la Madone. Qu'on aperçoit en ombre chinoise. Une chapelle. Madonna est à l'intérieur, voilée, agenouillée. Priant.
Et soudain, c'est parti ! Dès que résonnent les premiers accords de Girl Gone Wild, la cathédrale s'écroule en mille morceaux, comme si c'était du verre !
Montés sur des talons hauts, les moines, désormais danseurs sado-maso-homo la rejoignent à la vitesse du son. Des blocs de la scène s'élèvent s'abaissent sous leurs pas. Une chorégraphie effrénée où l'on joue à dominer la Madone, qui préfère chanter que se plaindre.
Religion, sexualité, jeu sur les archétypes gais : tous les ingrédients qui composent depuis des lustres la sainte trinité madonnesque sont déjà réunis sur scène. Au grand plaisir des 14 600 fans ou curieux venus dire « amen ». La PBS était si pleine qu'il y avait du monde jusque dans des sections situées aux trois quarts arrières de la scène. Mais quand on se fait appeler la « Material Girl », j'imagine qu'on peut tout se permettre...
Sainte Madone, pliez pour nous ! Pas de doute, à 54 ans, l'Américaine est encore souple. Capable de bouger son corps aussi bien que n'importe laquelle de ses plus jeunes consoeurs du milieu du spectacle, n'en déplaise à Elton John, qui a récemment associé la Madone à une « strip-teaseuse de foire ». On lui accorde qu'elle passe beaucoup de temps à s'effeuiller sur scène. Ou à faire semblant. Mais les contorsions osées, c'est sa niche. Peut-être même est-ce inscrit dans ses gènes... le nom de la tournée ne renvoie-t-il pas à son ADN ?
Mais, honnêtement, on était moins intéressé par ses déhanchements lascifs, déjà vus, et sa musique, déjà connue, que par les impressionnants décors dans lesquels elle et ses danseuses effectuent leurs chorégraphies dans des costumes rigolos oscillants, selon les époques convoquées par la musique, entre le tulle blanc, le sky rose, le latex noir, ou, la couleur pêche de la peau qui se marie au cuir. Des décors virtuels mais fabuleusement crédibles.
Monumentaux. Façonnés à même la lumière et les faisceaux lasers d'une compagnie Montréalaise, Moment Factory. Mais quoi de plus normal que de baigner de lumière une icône ?
En passant : pour la mise en scène de MDNA, la chanteuse a d'ailleurs fait appel à un autre Québécois, Michel Laprise, directeur artistique au Cirque du Soleil depuis des années.
Au-devant de la scène, une énorme piste catwalk en triangle. Creux, pour pouvoir accueillir une centaine de chanceux tirés au hasard juste avant chaque prestation, parmi les membres de son site officiel de fans, Icon. Comme aux premières loges, mais mieux. Le band, lui, est juché sur des mini-espaces de part et d'autre de la scène, pour laisser passer le barouf qui entre et sort constamment.
Cinq tableaux, cinq costumes
À l'image d'une pièce théâtrale, la tournée « MDNA » se décompose en cinq tableaux, aux proportions bibliques, sténographiquement parlant, et la Madone enfile un costume différent pour chacun des actes - intitulés Transgression, Prophétie (parties 1, puis 2), Masculin/Féminin et, enfin, Rédemption (on s'est permis de traduire). Un spectacle forcément réglé au quart de tour, qui ne laisse aucune place à l'improvisation, à en juger l'ordre des chansons, apparemment immuable de ville en ville. Un spectacle auquel le préfixe « méga » s'impose,
Plusieurs interludes vidéos viennent illustrer les chansons ou ajouter à l'ambiance.
De MDNA, l'album, Madonna ne chante que huit chansons, éparpillant ça et là Girl Gone Wild (qui se fondra en Material Girl) ; Gang Bang, visuellement violent, alors que les écrans muraux se baignent de jets de sang virtuel tandis qu'elle flingue des genres de cambrioleurs venus l'embêter dans sa chambre en 3D ; I Don't Give A (dans un habillage plus rock) ; Turn Up the Radio ; Give Me All Your Luvin'; Masterpiece (sur laquelle revient le trio Kalakan) et, prévues à la toute fin, I'm Addicted et I'm a Sinner. Parmi un spectacle qui compte 22 chansons.
On n'a pas pu tout entendre avant d'envoyer notre critique aux pressiers du journal. Mais on a bien profité du premier tableau. Sur lequel elle reprend un de ses tout premiers mégas succès, Like a Prayer, présenté dans une version chorale. On a craint pour sa vie pendant Revolver, pétaradant de coups de feu. Là, Madonna est cheffe du gang formé par ses danseurs, armés jusqu'aux dents. Lil' Wayne apparaît sur une bande-vidéo et commence à rapper, pendant que la Madone, en caïd, va et vient fièrement sur son catwalk.
On y trouve aussi une version écourtée de Papa Don't Preach, où elle se fait ligoter par d'étranges hommes masqués, qui la conduisent vers un remix de Hung Up, titre tiré de Confessions on the Dance Floor, où sa troupe virevolte et saute sur des cordes élastiques tendues à même la scène, tandis que des flammes embrasent les écrans.
Prophecy, l'acte deux, se démarquait par ses couleurs vives, ses lumières éclatantes, qui contrastaient avec le précédent tableau.
On allait la retrouver dans de sages mais dynamiques chorégraphies, vêtue d'un costume de majorette, sur l'importante Express Yourself et Give Me All Your Luvin'. Pendant ce temps, l'écran diffuse des dessins et les danseurs majorettes se cofondent avec des majorettes virtuelles projetées sur les « blocs » de scène qui se sont à nouveau relevés.