Derrière la porte du galeriste

Il salue chaque visiteur. Parle vite et discrètement. S'excuse de devoir ... (Étienne Ranger, LeDroit)

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Étienne Ranger, LeDroit

Maud Cucchi

Maud Cucchi
Le Droit

Il salue chaque visiteur. Parle vite et discrètement. S'excuse de devoir interrompre la conversation. Se lève: un couple à renseigner, quelques toiles à leur présenter... Sait-on jamais, le galeriste Pierre Luc St-Laurent a peut-être devant lui de futurs clients.

Posée ici, une longue sculpture à la Giacometti. Présentée là, une allée pastel qui longe de ses couleurs embuées les cimaises de la première pièce. C'est la série de tableaux de Kal Mansur, baptisée Mirage. Sans parler des nouveaux venus, adossés à même le sol, en attente d'un accrochage imminent pour la nouvelle exposition No Med de l'artiste Marc Nerbonne.

«Des oeuvres qui frayent avec la mythologie» et effraient par leur mode de composition: elles ont été inspirées de photographies d'animaux écrasés en bord de route. Tout l'art de Marc Nerbonne a été de ne rien en laisser paraître. Son montage électronique transforme les entrailles en parures quand le découpage ne révèle pas subtilement les contours d'un animal fabuleux.

Parmi la pluralité des genres et des supports qu'il a choisi de présenter dans sa galerie St-Laurent +?Hill, le maître des lieux a toujours les trois mots d'explication qu'il faut pour soulever la curiosité. Même la dalle de béton, bancale sous chaque pas, a sa petite histoire: «regardez la réaction des gens». Petit plaisir de galeriste.

Depuis 35 ans, ce Montréalais d'origine vit sa passion sept jours sur sept. Ça n'est qu'au mois de juillet dernier, qu'il décide de s'accorder deux jours de congé par semaine - les lundi et dimanche. Un nouveau rythme avec lequel il a du mal à s'accommoder. Avant de devenir aujourd'hui l'un des galeristes francophones qui comptent le plus dans l'art contemporain à Ottawa, Pierre Luc St-Laurent a dû faire ses armes auprès de connaisseurs, artistes et collectionneurs.

Avocat de formation - «ça sécurise beaucoup de gens» - ce diplômé de l'Université d'Ottawa met un point d'honneur à n'avoir jamais signé un seul contrat. «Parole, parole», insiste-t-il en chantonnant, pour définir le lien financier qu'il a souhaité instaurer entre sa galerie et le bassin d'artistes.

La piqûre du métier, il l'a eue en fréquentant la galerie de Rodrigue Lemay alors qu'il était encore étudiant. «Je passais mes après-midi chez eux, s'il y eut un mentor, je dirais que c'est lui», affirme-t-il, sans savoir alors que son intérêt pour l'art contemporain allait l'entraîner à gérer ses propres galeries par la suite.

Il se souvient d'un 7?janvier lointain, d'une tempête de neige à Wakefield, de ce désir un peu fou, à l'époque, d'ouvrir un espace dans un local à louer. «Ça coûtait 100$ par mois», s'amuse-t-il à mentionner. Une période où il exposait des estampes japonaises et des artistes québécoises - «un casse-gueule, il y a 30 ans». Sa manière d'arborer la prise de risques réussie.

Une vie à collectionner

Lui-même collectionneur, ce galeriste établi sur la rue Dalhousie depuis 2001 sous l'enseigne St-Laurent +?Hill a vu défiler des générations de clients, les a écoutés, conseillés.

«J'accueille plusieurs sortes d'acheteurs, et parmi eux, il y a les rares qui deviendront collectionneurs. En vérité, je

vois beaucoup d'acquéreurs mais très peu de vrais collectionneurs. Il y a les clients qui vont décorer les cinq spots de la maison: le salon, l'entrée, la chambre... Il y en a pour qui c'est une drogue, qui achèteront un tableau par mois. Il y a ceux pour qui l'acquisition d'un seul tableau a changé la vie», fait-il remarquer. Quatre-vingt-quinze pour cent de sa clientèle est anglophone, et la communauté juive est très présente parmi ses clients réguliers.

Paiements étalés

La diversité des oeuvres qu'il choisit d'exposer est là pour satisfaire une palette d'attentes, de goûts, des «plus voyants» aux penchants «plus intellectuels», dans une fourchette de prix oscillant entre 400 et 15000?$.

«Il ne faut pas oublier qu'un tel achat demande de faire des sacrifices. C'est un choix de consacrer un certain montant de son budget à l'art, chaque mois», reconnaît le marchand d'art en rappelant que son entreprise pratique la politique des paiements étalés.

Le plus important? «La décision finale, accepter de vivre avec une pièce, se dire qu'on veut lui consacrer un espace dans sa vie». Un mariage artistique, en quelque sorte.

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