D'entrée, John Mayall pose les jalons de sa prestation, histoire de montrer aux festivaliers à qui ils ont affaire : clavier vaporeux, harmonica profond, cet All your love d'Otis Rush contourne le risque et finit en sourire. En duo avec son guitariste Rocky Athas, la légende du blues blanc prend véritablement son envol l'harmonica au bec.
Dans la petite heure que durera le concert d'ouverture du Festival international de Jazz d'Ottawa, John Mayall ne relâche (presque) pas la pression. Entouré de ses trois musiciens, il déroule ses compositions blues rock, imparables références du genre, bien que son parolier ne soit jamais très loin des yeux.
L'émotion roulerait presque sur pilote automatique tant les fondations sont solides; elles tiennent depuis 1965.
Sur Oh Pretty Woman, il vient chatouiller son guitariste dans les notes aigues, tandis que la chanson suivante extraite de son tout premier album, Chicago Line, s'étire à l'infini et se prolonge en distorsions au synthétiseur. Chicago partout, en lettres capitales sur le sweat shirt du batteur Jay Davenport, Chicago la ville où a grandi la section rythmique (rappelons que son bassiste Greg Rzab a joué avec Otis Rush, Albert Collins, John Lee Hooker, Buddy Guy...).
Pourtant, John Mayall a grandi loin des berges du Mississippi ou des faubourgs de Chicago. Sa carrière a commencé dans son Angleterre natale, du côté de Manchester où ce fils de guitariste - ça ne s'invente pas - se destinait plutôt au métier de graphiste. À 78 printemps, l'ex-Bluesbreakers continue de faire vrombir sa musique, et n'hésite pas à rire de ses faux pas : tentant un scat improvisé - «Festival de Jazz» disait l'affiche - il se lance et trébuche : «c'est ridicule, n'est-ce pas?». Applaudissements mitigés.
Il remonte ses lunettes, reprend contenance, chante et souffle dans son harmonica, puis double en même temps ses notes au piano.
La dernière pièce instrumentale finira par faire florès, très bien portée par le bassiste (époustouflant solo bras dessus, bras dessous le manche), et le guitariste Rocky Athas. C'est que le temps file sur John Mayall et, avec lui, on ne le verrait pas passer.
En deuxième partie de soirée, c'est la musique intense du Robert Cray Band qui inscrira définitivement cette première journée de festival dans les rails du blues.
Un jeu de guitare sobre et chaleureux, une voix enveloppée, sensuelle, une belle unité sonore, la présence de Robert Cray a ajouté la touche qu'il manquait au tableau blues de la soirée.
L'an dernier, le musicien et chanteur a été intronisé au Blues Hall of Fame. Amen.
Il faut le voir sur scène, immobile de concentration, accroché à sa guitare comme si sa vie en dépendait, humble et grandiose, lançant des «thank you so very much» à une assemblée généreuse d'applaudissements.
Ce soir-là, on se dit que le jazz pourra bien attendre la suite du programme.