« Apprécier le toucher d'un beau cuir ou d'une pêche ou d'une chevelure, [...] écouter la vie en soi, dormir étalé sur le dos, saluer de la main comme Columbo, grimper quatre à quatre les escaliers... » écrit Françoise Héritier dans Le Sel de la vie. Et si tous ces menus plaisirs, anodins et quotidiens, « ces petits riens qui parfois nous sont tout », finissaient par tisser la trame d'une existence ?
Il y a fort à parier que ce petit joyau de 96 pages, si suavement facile à lire, fasse autant parler de lui qu'Indignez-vous, l'incontournable best-seller de Stéphane Hessel, sorti il y a deux ans.
Son manifeste à elle n'évoque rien de politique, le combat qu'elle mène est tout intérieur : «Éveillez-vous», pourrait-on l'intituler.
L'exercice poétique de « trouver le mot juste » pour faire partager les « jalons goûteux de notre vie » lui est venu à la réception d'une carte postale d'un ami, professeur de médecine interne d'un grand hôpital parisien : « Une semaine 'volée' de vacances en Écosse », osait-il lui écrire.
Qui vole quoi à qui ? s'est demandée Françoise Héritier. Pourtant, elle aussi a eu toute sa vie un emploi du temps bien occupé. Anthropologue, professeure au Collège de France, cette grande intellectuelle a également été directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et présidente du Conseil national du sida.
« Il y a 20 ou 30 ans, prise par les obligations professionnelles, si l'idée m'était venue d'écrire cette fantaisie, je pense que je l'aurais repoussée. Par peur de ternir ma réputation en écrivant des choses trop légères », confie l'auteure, jointe à Paris.
« Mais cette curiosité, cette écoute à la vie, je crois que je l'ai toujours eue. Je pense que mes parents m'y ont encouragée très jeune, à l'inverse de bien d'autres qui ne sont hantés que par la réussite scolaire de leur enfant. »
Prendre le temps de chanter au clair de lune, de s'ébaudir devant une mouche, ou de bayer aux corneilles, c'est aussi ça, la vie, à sept comme à 77 ans. Prendre soin de « ce grand terreau d'affects qui nous forge et continue sans cesse de nous forger, êtres sensibles que nous sommes », défend-elle dans la dernière partie de l'ouvrage, une réflexion plus philosophique sur cet émerveillement qu'elle décrit poétiquement comme une forme de sagesse.
En flânant dans cette drôle de liste, établie au fil de la mémoire sensorielle et tout à l'infinitif, on la découvre facétieuse et délibérément gourmande de ces saveurs existentielles. Son dernier petit plaisir ? « Quand un collègue m'envoie une lettre pour me dire qu'il a arrêté sa voiture en bord de route pour contempler le vol d'un héron. Je me dis que j'ai réussi à attirer l'attention sur le mal qu'on peut se faire en ne portant pas attention à nos émois sensoriels. »
Le Sel de la vie,
Françoise Héritier, Odile Jacob,
96 pages