Conjuguer la relève au féminin

Marie-Josée Bourdon, Stéphanie Gauvreau, Julie Frigon et Valérie... (Etienne Ranger, Le Droit)

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Marie-Josée Bourdon, Stéphanie Gauvreau, Julie Frigon et Valérie Lapensée font partie de la communauté d'affaires de la région.

Etienne Ranger, Le Droit

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Geneviève Turcot

Collaboration spéciale

Le Droit

La relève entrepreneuriale, ce n'est pas comme recevoir un emploi sur un plateau d'argent. C'est prendre non seulement la pérennité de l'entreprise sur ses jeunes épaules, mais c'est aussi un combat de tous les instants pour prouver que sa place est pleinement méritée. Les femmes sont encore peu nombreuses à prendre la relève dans les entreprises familiales. Le Droit Affaires a donné rendez‑vous à quatre d'entre elles qui ont choisi d'emprunter ce chemin peu fréquenté. Et elles comptent bien faire les choses à leur façon.

Au premier coup d'oeil, on pourrait croire qu'il s'agit de quatre copines qui ont décidé d'étirer la pause de l'après-midi autour d'un café. Elles complètent les phrases de l'une et l'autre, éclatent de rire à l'évocation d'une situation, écoutent attentivement, parfois sur le bout de leur chaise, ce que l'une a à raconter. C'est pourtant la première fois qu'elles sont réunies à une même table. Quatre entrepreneures dans la trentaine qui évoluent dans des secteurs très différents, et pourtant, leur parcours et leur discours sont parfois, voire souvent, les mêmes.

L'appel de l'entreprise

« Je le dis souvent, mais enfant, je n'avais pas un carré de sable, mais une montagne de sable ! lance en riant Stéphanie Gauvreau, directrice de Gauvreau Terre de surface, entreprise fondée par son père, Denis Gauvreau, sur le chemin Vanier, dans le secteur Aylmer. Assise en face d'elle, Valérie Lapensée, directrice des ventes des Matelas Lapensée se souvient bien des samedis passés en magasin, à jouer avec ses poupées entre les matelas, pendant que sa mère répondait aux clients.

Même son de cloche chez Julie Frigon, associée chez Gyva, entreprise d'ameublement et de fournitures de bureau, qui petite, adorait déjà « jouer au magasin » les week-ends, tandis que Marie-Josée Bourdon, propriétaire et directrice générale du Terminus Bar-Billard, a gravi tous les échelons de l'entreprise fondée par son défunt père, Marcellin Bourdon.

Elles ont toutes vu leurs parents travailler fort, très fort. Négliger souvent le temps en famille pour répondre aux besoins des clients, vivre les hauts et les bas des marchés et pourtant, c'est à pieds joints qu'elles ont décidé de sauter dans l'aventure.

« Quand tu prends la relève, tu n'as pas la valorisation d'avoir fondé une entreprise. Il y a vraiment un côté ingrat à tout ça », admet Marie-Josée Bourdon, qui a 39 ans, est la doyenne du petit groupe improvisé.

La relève sans pression

Premier point commun de ces quatre entrepreneures : elles n'ont jamais senti la pression de reprendre les rênes de l'entreprise. Si elles ont hérité de la fibre entrepreneuriale, c'est à la sortie de l'université que le désir de s'impliquer davantage s'est fait sentir. « J'ai commencé à travailler pour l'entreprise vers 17 ans, je travaillais un ou deux jours par semaine, raconte Valérie Lapensée, 31 ans, que les gens de l'Outaouais ont pu littéralement voir grandir au petit écran, à travers les publicités de cette entreprise fondée par son arrière-grand-père, Eugène Lapensée, en 1902. Mais c'est à l'université que j'ai eu le déclic. J'étais entourée de gens qui rêvaient de se lancer en affaires, d'avoir leur entreprise, et moi, j'avais cette chance tout près de moi. »

Même si aujourd'hui, elle ne compte plus les heures de travail, le parcours de Stéphanie Gauvreau, qui a aussi 31 ans, ne s'est pas fait sans heurts. Une première tentative d'intégrer l'entreprise familiale en 2011 s'est soldée avec son départ pour la fonction publique. « Ça ne fonctionnait juste pas entre moi et mon père, on se chicanait sans arrêt », avoue-t-elle. Autour de la table, la confidence est accueillie par des éclats de rire. Reprendre la relève, c'est aussi jouer du coude, raccrocher le téléphone au nez sur une base quasi quotidienne à ses parents et exaspérer le reste de sa fratrie avec des discussions sans fin sur l'entreprise pendant les soupers de famille.  

« Je me suis tellement disputée avec mon père, c'était parfois très intense. Nous n'avons pas de filtre avec les membres de nos familles », raconte Marie-Josée, qui s'est présentée à l'entrevue avec la potentielle troisième génération d'entrepreneure. La petite Alexis, deux mois à peine, a sagement roupillé pendant l'entrevue. « Une des grandes craintes de mon père, c'est que je veuille lui redonner les clefs du Terminus après deux ou trois ans. Il ne faut pas oublier que l'entreprise, c'était son fonds de pension, sa sécurité, il ne voulait pas voir tout ça couler. »

Valérie des Matelas Lapensée abonde dans le même sens. « Quand tu débarques dans l'entreprise, tu dois d'abord travailler fort juste pour pas que tout s'écroule ! Tu ne veux pas être responsable de l'échec de l'entreprise. » Elle peut compter sur l'aide de son frère, Pascal Lapensée, avec qui elle partage la relève de cette entreprise gatinoise de fabrication de matelas. « Moi et mon frère sommes complémentaires. Nous avons chacun nos secteurs d'activités et je crois que c'est la raison pour laquelle tout se déroule bien. »

Être son propre patron

Pourquoi être entrepreneure ? Les réponses fusent rapidement. D'abord pour être son propre patron. « Quand tu as goûté ça, impossible de revenir en arrière », souligne Stéphanie. Pour mettre la main à la pâte, faire avancer les choses à sa façon, et avoir la liberté de lancer ses propres projets, d'ajouter Valérie.

« Je suis vraiment née dans la soupe de l'entrepreneuriat ! » lance Julie, 33 ans, de Gyva. Pour moi, l'entreprise a toujours été ma deuxième maison. Je ne me suis jamais posée la question, à savoir ce que je ferais plus tard. Je savais que je voulais travailler dans l'entreprise familiale. »

Tout comme pour Stéphanie, le père de Valérie, Michel Lapensée, passe ses hivers en Floride, laissant ainsi toute la place à ses deux enfants. « C'est super de pouvoir l'avoir au bout du fil, il consulte toujours les comptes à distance, mais nous avons le contrôle. »

« Je suis contente quand mon père est là, ça me permet d'avoir rapidement des réponses à mes questions, et je ne veux plus qu'il parte ! » ajoute en souriant Stéphanie.

Mais être entrepreneure, c'est recevoir un appel à trois heures du matin parce qu'une vitrine a été endommagée ou se lever en pleine nuit pour réviser une demande de soumission. « Les gens ne réalisent pas tout le travail que ça demande de gérer une business, ce n'est vraiment pas pour tout le monde », prévient Julie, dont les parents sont encore très actifs au sein de l'entreprise.

Marie-Josée et son père étaient en plein processus de succession quand ce dernier est décédé subitement. Le choc a été grand. « Il y avait encore tellement de choses à régler. Je donnerais beaucoup pour pouvoir lui poser des questions, lui donner un coup de fil. Mais j'ai dû apprendre me débrouiller », confie-t-elle, sous le regard plein d'empathie des trois autres.

Faire sa place

Les quatre entrepreneures l'admettent, prendre la relève, c'est aussi une grande leçon de patience et d'humilité. « Nos parents sont pas mal tous de la même génération, et ils ont cette façon de pensée qui est assez simple : pourquoi changer quelque chose qui fonctionne ! » résume Stéphanie, sous les rires du reste du groupe.

Elle-même a voulu tout informatiser à son arrivée dans l'entreprise, même chose pour Valérie. « Quand tu sors de l'université, tu as cette belle naïveté de penser que tu comprends tout. Mais la première fois que tu as un rapport financier dans les mains, c'est moins drôle », d'ajouter Julie.

La tête remplie de concept de marketing, de gestion 2.0 et d'informatisation à grande échelle, elles se sont toutes butées à des parents récalcitrants de les voir vouloir changer le cours des choses. Le clash des générations est certainement le premier défi auquel les relevant(es) doivent faire face.

« Il faut constamment être capable de prouver que son idée est bonne », admet Julie.

Marie-Josée se rappelle en rigolant comment elle trouvait que son père était tellement plus exigeant envers elle qu'avec les autres employés. « Je trouvais ça souvent très injuste, mais il me disait que je devais toujours être au 'top'. »

Le père de Stéphanie était tout aussi sévère. « Mais je ne le regrette pas, ça m'a donné la rigueur au travail que j'ai aujourd'hui. »

Conciliation travail-famille

Marie-Josée est la seule maman du groupe. Pour les trois autres, l'idée de jongler avec les responsabilités d'une entreprise avec celle d'une famille relève presque du mystère. « Je me demande vraiment si c'est possible », se questionne Julie. Stéphanie se dit même en paix avec l'idée que la maternité ne sera peut-être pas une expérience qu'elle vivra. « Je suis bien avec ça », confie-t-elle.

Marie-Josée, la propriétaire du Terminus, peut compter sur deux associés pour mener à terme les activités de son bar-billard. Elle peut ainsi avoir un horaire plus stable avec sa petite famille. Cela dit, son grand garçon de 12 ans, tout comme la petite dernière, suivent maman dans presque tous ses déplacements. « C'est notre vie ! » confirme-t-elle.

Être une femme en affaires

Entre les chiffres d'affaires et les relations avec les clients, elles ont surtout dû apprendre à prendre leur place en tant que femmes. « C'est certainement mon plus grand défi, admet Stéphanie, qui a dû faire sa place dans un milieu masculin peu habitué de voir une femme prendre les commandes. « Je dois tout connaître, comme mon père, que ce soit la mécanique ou les produits. Aujourd'hui, je suis fière de pouvoir dire que j'ai des femmes chauffeuses. C'était encore impossible il n'y a pas si longtemps. »

« Encore une fois, il faut toujours se prouver. Mais être une jeune femme en affaires, c'est tout un défi », poursuit Julie.

Le café est froid depuis longtemps, mais la discussion est encore vive. Que souhaitent-elle pour l'avenir ? Une fois de plus, la réponse est unanime : succès, croissance et pérennité.




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