Uber: l'urgence d'un cadre réglementaire

Certains chauffeurs de taxi d'Ottawa notent des baisses... (Martin Roy, Archives LeDroit)

Agrandir

Certains chauffeurs de taxi d'Ottawa notent des baisses de revenus de l'ordre de 40% depuis l'arrivée en scène du  service de covoiturage Uber dans la capitale fédérale.

Martin Roy, Archives LeDroit

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Dans le coin droit, les chauffeurs de taxi d'Ottawa tiennent mordicus à ce que les règles de leur industrie soient respectées par tous. Dans le coin gauche, le nouveau service de covoiturage Uber bouscule le statu quo. Service traditionnel contre service moderne. Une chose ressort du débat qui perdure depuis 10 mois dans la capitale nationale : la mise sur pied d'un nouveau cadre réglementaire presse.

Le service de covoiturage commercial Uber est arrivé comme un cheveu sur la soupe à Ottawa au mois d'octobre 2014.

Sa présence a aussitôt irrité les autorités municipales ainsi que les acteurs de l'industrie du taxi local, outrés que l'entreprise américaine ignorait les règlements et lois établis pour ce service.

« Ce qui m'inquiète, c'est qu'une multinationale débarque en ville et fasse fi des règles établies tout en pensant qu'ils peuvent oeuvrer librement [...] On veut éviter que ça devienne le Far West », a illustré récemment le maire Jim Watson.

Même son de cloche de la part de plusieurs chauffeurs de taxi.

« Les nouvelles technologies sont les bienvenues. Mais à quel prix ? Allons-nous compromettre le bien-être et la sécurité des gens ? », soutient Amrik Singh, président du syndicat de tous les chauffeurs de taxi d'Ottawa qui souffrent « énormément » financièrement depuis l'effet Uber.

À cet effet, la Ville d'Ottawa entreprendra une révision de son règlement sur l'industrie du taxi au cours des prochains mois, une dépense de 300 000 $, pour uniformiser les « règles du jeu ». Des changements à la réglementation devraient déterminer le sort des entreprises de covoiturage commerciales comme Uber.

En attendant, la municipalité a demandé à son service policier d'augmenter ses ressources dans la lutte contre les taxis illégaux. Le Code de la route de l'Ontario permet aux policiers de sévir contre les chauffeurs offrant des services payants sans permis municipal.

Des blitz doivent d'ailleurs avoir lieu en juillet et en août, confirme le Service de police d'Ottawa. Toutefois, les interventions seront sporadiques et non quotidiennes. Les vérifications seront effectuées dans le contexte global de la sécurité routière.

Carte cachée

La Ville pourrait toutefois obtenir du renfort de la province plus tôt que tard. Un projet de loi privé du député provincial d'Ottawa Sud, John Fraser, a franchi l'étape de la deuxième lecture à Queen's Park. Elle vise à permettre aux services policiers de municipalités d'imposer des peines encore plus lourdes pour les chauffeurs de taxis clandestins. Les amendes seraient augmentées de 500 $ à 30 000 $. Trois points d'inaptitude s'ajouteraient aussi au dossier de conduite des conducteurs coupables. Le permis de conduire des récidivistes serait suspendu et leur véhicule mis à la fourrière.

« En attendant notre retour en Chambre en septembre, je travaille à mettre immédiatement en vigueur certaines des mesures du projet de loi privé, comme les amendes et les points d'inaptitude. On peut prendre des mesures dans un projet de loi privé et les intégrer à une loi existante, voire en faire des règlements », affirme-t-il, rappelant que le processus nécessite quand même certaines approbations.

Le cas de Toronto

De son côté, Uber a décidé d'intensifier ses efforts pour convaincre la Ville d'Ottawa d'épouser son service plutôt que de le combattre. Ce nouveau plaidoyer est survenu à la suite d'une décision d'un juge, le 4 juillet dernier, qui a déterminé que la compagnie américaine n'offrait pas un service de taxi. La Ville de Toronto avait contesté leur statut « d'entreprise technologique » devant les tribunaux. Ottawa gardait justement l'oeil sur ce jugement pour mieux s'attaquer aux taxis clandestins.

Le directeur général de l'entreprise pour l'Ontario, Ian Black, a ainsi lancé une campagne populaire pour demander au maire Watson d'élaborer de nouveaux règlements « en tenant compte du bon sens » au lieu de s'acharner à développer de nouvelles mesures restrictives.

« Ottawa pourrait imiter plus de 50 territoires en Amérique du Nord qui ont mis sur pied un nouveau cadre réglementaire », dit-il.

L'entreprise controversée semble pouvoir compter sur un allié à l'hôtel de ville pour faire avancer sa cause. Diane Deans pilote le comité des services communautaires et de protection qui se penchera sur la question de l'industrie de taxi dans la prochaine année.

« Je ne suis pas prête à leur fermer la porte », de dire la conseillère de Gloucester-Southgate.

Les taxis, des dinosaures

«Malheureusement, l'industrie du taxi est périmée. Ils n'ont pas évolué. Ils sont le BlackBerry du monde du transport.»

André conduit sous la «bannière» Uber depuis le début du service de covoiturage à Ottawa en octobre dernier.

Le fonctionnaire de 35 ans a décidé de prendre le volant de son camion Dodge Ram et transporter des clients «deux à trois fois par semaine», les week-ends surtout. Il a fait ce choix pour rencontrer des gens et non nécessairement pour arrondir les fins de mois comme plusieurs de ses homologues chez Uber, avoue-t-il. Il prétend même donner ses profits à des oeuvres de charité.

«Dans mon cas, ce n'était même pas pour l'argent, mais plutôt pour l'expérience sociale de rencontrer de nouvelles personnes [...] Je fais ça parce que j'aime ça. Ce n'est pas un métier», raconte celui qui prend un taxi «normal à tous les jours» dans le cadre de son travail.

André a accepté de raconter ses états d'âme à la condition qu'il puisse conserver son anonymat. Des représailles possibles de la Ville d'Ottawa, des chauffeurs de taxi ou de son employeur motivent cette décision. «C'est un peu de tout. Même les amis et la famille ne sont pas au courant de mes activités avec Uber, à part ma conjointe qui me soutient à 100%.»

Le principal intéressé ne mâche pas ses mots quand vient le temps de parler du débat qui sévit depuis 10 mois à Ottawa. «J'y crois (à Uber). Il est important d'accepter l'évolution du transport. Les villes sont résistantes. Pour des raisons politiques. Certainement pas pour des raisons de sécurité.»

À son avis, le monopole de l'industrie de taxi et ses règles archaïques ne font que pénaliser les clients.

«Les licences payées par les taxis n'ajoutent rien aux passagers. C'est certain que les villes ne veulent pas perdre ce revenu. C'est une autre raison pour laquelle les villes sont résistantes.»

pas effrayé

André ne semble pas s'inquiéter outre mesure des «dangers» qui le guettent chaque fois qu'il prend la route. Malgré les nombreux blitz effectués à Ottawa au fil des semaines par des agents de réglementation de la municipalité pour épingler les chauffeurs clandestins, il a su éviter les contraventions.

La question des assurances, un peu nébuleuse et souvent soulevée par les opposants d'Uber, ne le dérange pas non plus.

«C'est là qu'il y a certainement une zone grise. Je sais qu'Uber offre l'assurance de responsabilité civile lorsque j'ai un passager, mais je dois me fier à mes assurances pour les collisions. Uber considère son service comme du covoiturage. Il n'y a pas de besoins supplémentaires pour de l'assurance covoiturage. Donc non, mon assureur n'a pas de politique qui couvre ce service, mais il n'a pas d'objection au covoiturage», explique-t-il, ajoutant qu'il paie toujours le même montant pour ses assurances qu'autrefois.

La présence d'Uber dérange. André est souvent «victime» de regards désapprobateurs quand il est reconnu par des chauffeurs de taxi traditionnels. C'est de bonne guerre, dit-il. «Je suis membre d'un syndicat (au gouvernement), donc je comprends pourquoi ils se battent si vivement.»

Ce dernier entend continuer à donner un service hors pair à ses clients, WiFi, bouteilles d'eau et autres surprises incluses.

«Uber n'est pas parfait, mais il a une méchante longueur d'avance sur l'industrie actuelle du taxi.»

Uber, compagnie anticonformiste

«Il a fallu des décennies pour établir des règlements, des règles et des lois afin de devenir une société civilisée. Et d'un seul coup, nous allons laisser Uber tout chambarder? C'est complètement insensé!»

Paul Bendus oeuvre dans l'industrie du taxi depuis plus de 40 ans, à titre de chauffeur pour les 25 premières et actuellement comme gestionnaire de trois véhicules. Ce dernier s'insurge devant l'attitude cavalière de la compagnie américaine. Il s'agit d'un précédent dangereux, dit-il.

«Une fois que tous les taxis conformes seront chassés du marché par des chauffeurs non réglementés, non licenciés ou qui sont assurés de façon nébuleuse, que se produira-t-il? Il y aura des services en santé non réglementés par des praticiens inadéquats? Ou encore, des inspecteurs alimentaires ne seront plus permis dans des restaurants? L''Uberisation' nous guette dans plusieurs secteurs», s'inquiète-t-il.

Comme plusieurs de ses collègues de l'industrie du taxi, M. Bendus veut que la Ville d'Ottawa porte ses culottes et uniformise les règles du jeu pour les compagnies de covoiturage commerciales, telle qu'Uber. À défaut d'imposer les mêmes règles, ce sont des milliers de personnes qui perdront leur emploi, soutient-il. Déjà, certains chauffeurs de taxi d'Ottawa notent des baisses de revenus de l'ordre de 40% depuis l'arrivée en scène du nouveau service en octobre dernier.

L'étau financier les inquiète considérant l'ampleur de leurs dépenses mensuelles. Coût de location pour leur plaque de chauffeurs de taxi, somme pour la bannière pour laquelle ils travaillent, assurances commerciales dispendieuses, essence et réparations à leur véhicule - la majorité des chauffeurs de taxi en étant le propriétaire - font en sorte qu'ils entament chaque mois de service dans le rouge de quelques milliers de dollars, contrairement à leurs homologues d'Uber. Voilà pourquoi le prix des courses est plus dispendieux en taxi.

«Il y a d'énormes surcharges et la seule façon que l'on peut faire de l'argent est avec du volume. C'est là qu'Uber nous coupe l'herbe sous le pied, déplore-t-il. La Ville fait les règlements et nous les suivons. Mais ces engagements ne sont pas respectés. Qui souffre? Certains chauffeurs de taxi sont durement éprouvés.»

Industrie malade

Malgré ces frustrations à l'endroit du nouveau compétiteur, M. Bendus avoue que l'industrie traditionnelle du taxi a fait preuve d'un certain laisser-aller.

Uber mise d'ailleurs sur cette réalité pour attirer sa clientèle. Le nouveau compétiteur martèle qu'elle offre un meilleur service, de meilleurs prix.

«Je suis le premier à admettre que le service offert par les taxis peut être mieux. Au fil des ans, l'industrie du taxi est devenue égoïste, élitiste, et elle protège son terrain. Comment cela est-il bénéfique pour le public?»

M. Bendus précise qu'il ne dénigre pas son industrie, mais il est conscient qu'elle doit changer.

À cet effet, les compagnies Blue Line et Capital ont récemment lancé des applications, à l'instar de celle d'Uber, pour améliorer leur service. Un pas dans la bonne direction, dit-il. Cependant, les chauffeurs doivent aussi collaborer.

«Le monde du taxi a besoin d'une refonte. On doit s'adapter à l'époque. Il faut être plus polis, courtois. Ces standards canadiens n'existent plus et il faut les rétablir. Toutefois, la sécurité des gens ne doit pas être mise en jeu.»

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer