La crise vue de l'intérieur

Présenté alors que le fameux code de conduite...

Agrandir

Présenté alors que le fameux code de conduite d'Hérouxville demeure en filigrane des enjeux sociaux de l'heure, et que le procès de la famille Shafia pour crime d'honneur se déroule à Kingston, l'Énoncé de valeurs de la Ville de Gatineau attire rapidement l'attention des médias.

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Le dossier du 79, chemin Fraser est à l'administration municipale actuelle à Gatineau, ce qu'a été, en 2011, le dérapage de l'Énoncé de valeurs, ce guide destiné aux immigrants qui prônait l'égalité homme-femme et la liberté religieuse, mais qui contenait aussi des passages controversés sur l'hygiène, les odeurs de cuisson et l'importance de la ponctualité.

Présenté alors que le fameux code de conduite d'Hérouxville demeure en filigrane des enjeux sociaux de l'heure, et que le procès de la famille Shafia pour crime d'honneur se déroule à Kingston, l'Énoncé de valeurs de la Ville de Gatineau attire rapidement l'attention des médias. 

Le dérapage qui s'en suit a fait le tour du Québec. La Ville de Gatineau a été ridiculisée sur les ondes des plus importantes radios de la métropole. Difficile d'oublier le «J'aime Gatineau» fait sur l'air de «J'aime mon voisin» du défunt groupe les Frères à ch'val.

Une récente décision de la Commission des lésions professionnelles donnant raison à une fonctionnaire de la Ville de Gatineau offre une fenêtre ouverte sur la gestion de cette crise par la précédente administration municipale.

Le jugement de près de 40 pages se lit presque comme un roman. Il expose sans pudeur de nombreuses déficiences, allant de la clarté des directives à la confusion des rôles, en passant par des problèmes hiérarchiques et de contrôle de l'information.

Le regard inédit qui suit sur les événements tels que vécus dans les bureaux de l'hôtel de ville est basé sur ce jugement.

Acte I: la conférence de presse

Novembre 2011. Plusieurs fonctionnaires s'affairent à mettre la dernière touche à l'Énoncé de valeurs, qui doit être rendu public le 28, lors d'une importante conférence de presse. Le service des communications, ainsi que celui des arts, de la culture et des lettres sont aux commandes.

Rien ne laisse présager de ce qui approche. La publication d'un guide qui veut faciliter l'accueil et l'intégration des immigrants ne devrait pas susciter la controverse. Plusieurs personnes au sein de l'appareil municipal ont été consultées. L'Énoncé de valeurs a été examiné par le directeur du service des arts et de la culture, Louis Cabral, qui a pris sa retraite en décembre dernier, et par la direction des communications, dont la directrice, Nicole Dumoulin, n'est plus à l'emploi de la Ville depuis 2013.

Annie-Claude Scholtès, alors responsable de la section de la diversité culturelle de la Ville de Gatineau, est responsable de la rédaction de l'Énoncé de valeurs. Elle est reconnue dans les milieux des communautés culturelles et son travail est apprécié. Une de ses collègues la décrit comme étant une cadre «enjouée et dynamique, qui possède beaucoup de connaissances et qui aime partager ses savoirs».

La fonctionnaire, qui travaille depuis deux ans sur ce document, souhaite qu'il soit approuvé par le conseil municipal. Son supérieur, M. Cabral, refuse. Il dit l'avoir présenté au cabinet du maire Marc Bureau et à deux conseillers. Il déplore toutefois le ton «infantilisant» de l'énoncé, mais il s'en remet à la décision de la direction des communications qui a approuvé la diffusion du document.

Ce refus de M. Cabral de faire approuver le document par les élus sera plus tard vivement dénoncé par le conseiller Maxime Tremblay. «On ne parle pas d'un document administratif qui a une portée limitée, mais d'un document distribué aux nouveaux arrivants et qui a un impact direct sur notre communauté», affirmait-il en décembre 2011.

Viens le 28 novembre. La conférence de presse pour présenter l'Énoncé de valeurs se fait en présence de députés et du maire Bureau. Les communautés culturelles y sont représentées en grand nombre, tout comme les médias. 

À la fin de la journée, la revue de presse fait le portrait d'un traitement médiatique neutre. «Rien ne permettait de croire qu'une tempête médiatique se dessinait», précise le jugement de la commission.

Acte II: le vent se lève

Le matin du 29 novembre réserve toute une surprise. LeDroit publie un article neutre sur l'Énoncé de valeurs, mais qui rappelle le «code de vie» d'Hérouxville et le procès pour crimes d'honneur de la famille Shafia qui, au même moment, bouleverse le pays tout entier. La machine médiatique s'emballe.

La nouvelle se fraie un chemin dans plusieurs régions du Québec, notamment à Trois-Rivières, à Montréal et au Saguenay. Dans les jours qui suivent, tout le Québec aura été atteint. Les journaux, les émissions de radio et les bulletins télé offrent un traitement négatif de la nouvelle. Les attitudes paternalistes et infantilisantes de la Ville de Gatineau sont dénoncées.

La déception et la nervosité gagnent les fonctionnaires du service des arts. Le directeur Louis Cabral est d'avis que les médias sont sensationnalistes. Il précise que son personnel «n'est pas sur un pied d'alerte» et qu'on ne lui rapporte pas que «ça brasse».

Pendant ce temps, Luc Bouvier, le chef de cabinet du maire Marc Bureau, et le directeur adjoint du cabinet, Michel Déziel, distribuent les félicitations aux fonctionnaires qui ont participé à la rédaction de l'Énoncé de valeurs.

Annie-Claude Scholtès voit les choses bien autrement. Elle anticipe un dérapage encore plus grand. À l'intérieur du service des arts et de la culture, les employés se questionnent sur l'absence de réaction publique de la part de la Ville.

La direction des communications prend le dossier en main. Les acteurs clés impliqués dans le dossier au service des arts sont complètement écartés de la stratégie de communication. Une rencontre avec les médias s'organise pour le 5 décembre.

La responsable politique du dossier, la conseillère Mireille Apollon, se prépare à rectifier le tir. Elle communique directement avec Mme Scholtès afin d'avoir de l'information parce que, dit-elle, la direction des communications est incapable de répondre à ses interrogations.

Le supérieur de Mme Scholtès, Louis Cabral, lui interdit de parler à la conseillère municipale. Toutes les communications avec le niveau politique doivent plutôt être dirigées vers lui. Il s'agit d'un règlement non écrit au service des arts dirigé par M. Cabral.

Inondé d'appels par les médias anglophones, le responsable du service des communications, Alain D'Entremont, s'entend avec un conseiller municipal pour affronter les journalistes. Mais, revirement de situation, ce dernier se désiste, se disant trop «mal à l'aise» avec le dossier. La presse anglophone s'impatiente et veut des réponses.

C'est ainsi que Annie-Claude Scholtès est envoyée comme porte-parole anglophone de la Ville dans le dossier de l'Énoncé de valeurs. Elle ne maîtrise pas parfaitement la langue anglaise. Elle affirmera à la Commission des lésions professionnelles s'être sentie forcée de le faire par MM. Cabral et d'Entremont, ce que ces derniers ont nié avoir fait.

Alors que les critiques s'estompaient quelque peu, une «erreur de pitonnage» allait provoquer une véritable tempête dans les jours qui suivirent.

Acte III: la tempête

L'Énoncé de valeurs s'attire des critiques de partout, notamment des représentants des communautés culturelles de Gatineau. Le 10 décembre, un citoyen, Kamal Maghri, envoie une plainte par courriel au maire Marc Bureau au sujet du guide.

La suite des choses provoquera une véritable tempête.

Deux jours plus tard, le cabinet du maire renvoie un accusé de réception, ajoutant en copie conforme les noms de Louis Cabral, de la directrice générale adjointe, de deux secrétaires et de Annie-Claude Scholtès. Le message dit qu'il reviendra au service des arts et de la culture d'assurer le suivi.

Deux heures plus tard, Mme Scholtès répond au courriel à l'intention du maire en y ajoutant des informations sur le passé du plaignant. Par erreur, ce message est aussi envoyé à M. Maghri. L'affaire est vite ébruitée sur les ondes du 104,7 FM. L'immigrant d'origine marocaine considère cela comme une attaque à son intégrité.

La tempête des dernières semaines s'est transformée en ouragan.

Dès le lendemain, Mme Scholtès, honteuse de son erreur, souhaite écrire une lettre d'excuses à M. Maghri. Son supérieur, M. Cabral, lui interdit de le faire, puis l'accuse d'insubordination et d'avoir mis le maire dans l'embarras. M. Cabral ne lui reproche pas d'avoir enquêté sur un citoyen, mais d'avoir outrepassé sa directive verbale de ne pas entrer en communication avec des élus, même à leur demande.

Le 14 décembre, le maire Bureau blâmera publiquement la fonctionnaire. Ce qu'il regrettera d'avoir fait par la suite, disant avoir été pris au dépourvu par les médias.

Épilogue

L'Énoncé de valeurs n'est plus qu'un vague souvenir pour les Gatinois. La tempête médiatique a soufflé fort, mais comme beaucoup d'autres, elle a fini par passer.

Pour Annie-Claude Scholtès, toutefois, les choses sont différentes. En quelques semaines, cette fonctionnaire appréciée de ses collègues a connu une véritable descente aux enfers.

Elle a quitté son poste le 19 décembre 2011, vingt-deux jours exactement après la publication de l'Énoncé de valeurs. Elle n'y reviendra plus jamais.

Le 30 novembre dernier, elle a gagné sa cause devant la Commission des lésions professionnelles. Le tribunal reconnaît que les événements vécus par Mme Scholtès ont été si traumatisants qu'ils lui ont causé une lésion professionnelle. La Ville qui prétendait le contraire se voit donc dans l'obligation de lui verser des prestations pour accident de travail.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer