#Bitch, la violence des mots

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S'ils ont déjà été proférés comme des insultes, les mots «bitch», «pute» et «salope» servent aujourd'hui, pour certaines jeunes filles, à désigner... leurs meilleures amies. Des termes à double tranchant dont le détournement du sens et la banalisation révèlent des enjeux qui vont bien au-delà des mots.

«Si l'utilisation de ces termes sous-tendait une réelle égalité entre filles et garçons, je n'aurais assurément pas creusé le sujet», fait valoir l'animateur et conférencier Jasmin Roy, qui a récemment lancé le livre #Bitch - Les filles et la violence, doublé d'un documentaire.

«Le recours à l'obscénité de ces mots n'est pas le signe d'équité, ni de libération. L'état des choses démontre clairement que nous n'en sommes pas là: les filles continuent de s'automutiler et d'avoir des problèmes d'anorexie-boulimie, elles sont en déficit d'estime important et victimes de violence amoureuse», enchaîne M. Roy.

Ce dernier lutte depuis plusieurs années contre la discrimination, l'intimidation et la violence chez les jeunes. Au cours de ses tournées dans les écoles secondaires, il a été frappé par la frontière de plus en plus poreuse entre les mots que les filles utilisent pour s'intimider et marquer leur affection.

Machisme au féminin?

Entre elles, le «t'es ma best» à céder du terrain à l'expression «t'es ma bitch». Or, si best (friend, expression qui veut dire meilleure amie) fait écho à une véritable amitié, le mot bitch, lui, se teinte d'ambiguïté, délibérément entretenue: un jour, il peut bel et bien désigner une proche confidente, et, le suivant, faire passer la même adolescente dans le clan des ennemies.

«Ce flou sème le doute, tant dans l'esprit des filles que dans celui des adultes qui cherchent parfois à intervenir pour contrer l'intimidation et la violence entre les jeunes», souligne Jasmin Roy.

Et il laisse constamment planer le risque de l'exclusion, du rejet. Tout comme il teinte les relations avec les garçons.

«Entre elles, les filles émettent plusieurs conditions à remplir pour appartenir à un groupe. Et après, on s'étonne que des conditions soient aussi émises par les garçons pour établir une relation?» soulève le conférencier.

La sociologue de l'Université d'Ottawa Diane Pacom observe d'ailleurs un glissement pernicieux vers le modèle machiste, chez les jeunes femmes.

«Il y a confusion, comme si les filles se disaient: 'On est comme des mecs sur le plan professionnel, donc on peut être comme des mecs dans nos rapports entre nous aussi', déplore-t-elle. Il y a là une forme de mépris détestable et destructeur des jeunes femmes qu'il ne faut pas prendre à la légère.»

Double sens à relativiser

Pour la professeure de lettres et auteure féministe Martine Delvaux (Les Filles en séries), il faut néanmoins prendre le temps de contextualiser les mots, de les relativiser. De les percevoir dans toutes leurs facettes et non pas les aplatir pour en réduire les sens possibles.

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Martine Delvaux

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«Si les filles n'utilisaient les mots bitch, pute ou salope pour fidéliser ou attaquer, elles en auraient d'autres pour le faire, tout simplement», nuance-t-elle.

Mme Delvaux s'intéresse particulièrement à la nature du mot bitch, «investi d'un double sens par les féministes elles-mêmes», rappelle-t-elle, en mentionnant la réappropriation du terme «nigger» par les rappeurs afro-américains.

«Le magazine féministe le plus important porte justement le titre de Bitch, précise Mme Delvaux. Il ne faudrait donc pas oublier que les féministes ont choisi d'utiliser ce mot pour récupérer le pouvoir de leur colère. Pour revendiquer leur droit à ne pas être juste douces, gentilles, conciliantes.»

Autant de qualificatifs associés à cette maternité à laquelle toutes devraient aspirer, voire se conditionner dès l'enfance.

«Les filles sont castrées dans l'expression de leur violence, renchérit Jasmin Roy. Résultat: les filles aux comportements violents ont 10% plus de problèmes de santé mentale que les garçons dits violents. C'est lié à cette culpabilité de ne pas correspondre à l'image socialement acceptée de ce qu'elles sont supposées être, c'est-à-dire gentilles.»

Manque de modèles

La sociologue Diane Pacom soutient que le «plus gros problème» s'avère le manque de modèles pour la nouvelle génération de jeunes femmes.

«Une génération de femmes, qui ont aujourd'hui entre 35 et 45 ans je dirais, a grandi dans une culture où, pour la première fois dans l'histoire, il leur était possible de faire ce qu'elles voulaient. Aujourd'hui, on vit un ressac, si bien que la génération montante est en perte de repères.»

Un vide que plusieurs jeunes comblent en consommant de la musique et des vidéos sur Internet. Or, la culture populaire renforce un retour au corps, de plus en plus sexualisé. Si Madonna a bel et bien incarné une figure de libération sexuelle et un modèle positif anti-violence et anti-homophobe, entre autres, peut-on vraiment dire la même chose des chanteuses pop d'aujourd'hui?

«Les femmes veulent-elle être belles seulement pour séduire... (Photothèque Le Soleil) - image 4.0

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«Les femmes veulent-elle être belles seulement pour séduire les hommes ou le font-elles pour prouver qu'elles existent?» se demande Jasmin Roy.

Photothèque Le Soleil

«Pour Beyoncé, Rihanna ou Miley Cyrus, la question de l'argent, du succès, du pouvoir, c'est réglé, décrète Diane Pacom. Pourtant, elles se sentent obligées de montrer leur corps, plus que moins dénudé, la plupart du temps. Les jeunes femmes de cette génération sont coincées dans un monde où elles pensent s'affirmer tout en devant être d'abord et avant tout reconnues comme femmes. On est retombé dans les critères de beauté qu'on pensait avoir évacués. Il s'agit là d'un dérapage terrible, car c'est de l'empowerment faussé.»

«Les femmes veulent-elle être belles seulement pour séduire les hommes ou le font-elles pour prouver qu'elles existent?» demande quant à lui Jasmin Roy.

À son avis, «les modèles immédiats demeurent les plus importants». «Or, bien des mères veulent ressembler à leurs adolescentes... évoque le conférencier et animateur. On a fait de grands pas en avant, mais je pense sincèrement qu'il faut revoir la passation du savoir. Mais ce n'est pas juste aux femmes de se poser la question!»

Tout en préconisant des cours de sexualité dans les écoles, il souhaiterait qu'on célèbre un mois de l'histoire des femmes, au même titre que les Noirs auxquels le mois de février est dédié.

«La nouvelle génération ne sait pas ce qu'elle porte comme histoire, constate pour sa part l'auteure Martine Delvaux. Pour moi, cependant, le plus inquiétant n'est pas d'entendre les jeunes filles et femmes s'appeler bitch entre elles, mais plutôt ce qu'on n'entend pas: la misogynie silencieuse et systémique qui entretient chez elles le syndrome de la Schtroumpfette, soit le désir d'être la plus aimée, la plus belle, la plus populaire. Pour décrocher ce titre, elles vont malheureusement tendre vers l'humiliation.»

De l'avis de Diane Pacom, le mouvement féministe devrait justement «reprendre son souffle et régler une fois pour toutes la question identitaire».

«Les femmes sont constamment ramenées à leur sexe. Et les nouvelles technologies les fragilisent, les exposent, dénonce-t-elle. Mais qu'est-ce qu'être une fille? Il y a encore beaucoup de travail à faire, parce que la confusion de l'image même de la femme demeure.»

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