L'éclairage de rue sous les projecteurs

Pour s'éclairer, Gatineau a choisi des ampoules DEL... (Etienne Ranger, LeDroit)

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Pour s'éclairer, Gatineau a choisi des ampoules DEL blanches, les pires au niveau de la santé et de l'environnement, selon de nombreuses études.

Etienne Ranger, LeDroit

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Tranquillement, mais sûrement, la Ville de Gatineau est en train de migrer, depuis 2007, vers l'éclairage DEL. Le virage deviendra plus systématique dès 2016, a appris LeDroit.

Le virage est mondial. L'industrie délaisse les traditionnelles ampoules au sodium au profit de cette nouvelle technologie qui fait miroiter d'importants gains énergétiques. Ottawa a aussi annoncé, plus tôt ce mois-ci, qu'elle remplacerait 58 000 ampoules d'ici 2020.

À Gatineau, son utilisation sera rendue obligatoire, sauf exception, dans toutes les nouvelles rues, dans les nouveaux développements, dans les parcs industriels, dans les parcs de quartier, ainsi qu'à l'extérieur et à l'intérieur des édifices publics municipaux. La Ville admet ne pas avoir de données colligées sur l'énergie épargnée depuis l'utilisation de l'éclairage DEL, mais elle s'attend à une économie récurrente de 50% par rapport à un éclairage au sodium.

Les dangers du blanc

Pour éclairer ses rues et ses édifices, Gatineau a choisi les ampoules DEL, de couleur blanche, les pires au niveau de la santé et de l'environnement, selon de nombreuses études et chercheurs. Déjà en 2010, l'Agence nationale française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail émettait d'importantes réserves face au risque de l'intensité de la lumière blanche, qui contient par définition une grande quantité de bleu.

Tranquillement, mais sûrement, la Ville de Gatineau... (Etienne Ranger, LeDroit) - image 2.0

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«Les pressions sont fortes et nombreuses pour que les villes changent au DEL, explique Martin Aubé, professeur au département de physique du Cégep de Sherbrooke. L'industrie est très convaincante sur la question des économies d'énergie. Le lobby est très fort. Je ne suis pas devin, mais j'observe le même pattern qu'avec la cigarette dans les années 1950. C'était banal de fumer à l'époque. On a commencé à se poser des questions sur la santé, on a fait des études, on a vu que l'industrie commanditait de fausses études. Ce n'est pas drôle. Les villes sont peut-être en train de faire une méchante gaffe.»

Pourquoi absolument choisir la lumière blanche, demande-t-il. «Il y a des alternatives, précise le scientifique. Je ne suis pas contre les ampoules DEL. Je veux des bonnes ampoules DEL.»

Perturbation du sommeil

Plusieurs études rigoureuses et récentes démontrent que le cycle du sommeil peut être perturbé par un certain niveau de luminosité. C'est prouvé que la Lune arrive à le faire, juste avec sa lumière que laissent filtrer les rideaux et stores de nos chambres à coucher, explique M. Aubé. Un lampadaire à l'éclairage DEL blanc produira, nuit après nuit, 100 fois plus de luminosité que cette bonne vieille lune.

«Je ne suis pas devin, mais j'observe le même pattern qu'avec la cigarette dans les années 1950. C'était banal de fumer à l'époque.»

Martin Aubé
professeur au département de physique du Cégep de Sherbrooke

La production de mélatonine est perturbée à partir de 0,3 lux, soit l'équivalent d'un soir de pleine lune dans votre chambre à coucher, explique le physicien. La lumière diminue le nombre d'heures pendant lesquelles le cerveau produit de la mélatonine. Les nuits de pleine lune, l'humain perd environ deux heures de production de mélatonine, dit-il.

«L'impact est réel, insiste M. Aubé, mais il est encore trop tôt pour savoir quel sera l'impact sur la santé des populations d'une baisse constante et généralisée de mélatonine. Que va-t-il se passer dans dix ans? C'est difficile à dire, mais il y a suffisamment d'études crédibles qui nous permettent de croire que ça ne vaut pas la peine de prendre ce risque.»

Martin Aubé assure que cette mise en garde n'a rien à voir avec le genre de débat qui fait rage autour des effets sur la santé des compteurs intelligents, des cellulaires et les ondes électromagnétiques. «C'est totalement différent, clame-t-il. Je suis un scientifique. Il n'y a pas d'étude concluante sur l'électromagnétisme, mais sur l'effet de la lumière sur le sommeil, il y en a plusieurs.»

Sherbrooke dit non au DEL blanc

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Alors que la Ville de Gatineau s'apprête à passer à un éclairage DEL blanc, la Ville de Sherbrooke, elle, entre autres inquiète des effets potentiels d'une telle luminosité sur la santé de sa population, a décidé de faire les choses autrement.

Sherbrooke est allée jusqu'à modifier sa réglementation municipale, l'an passé, pour s'empêcher de s'approvisionner en ampoules DEL blanche pour l'éclairage de ses rues et de ses bâtiments. Une telle décision allait complètement à contre-courant de l'industrie mondiale de la lumière et de ses efforts de lobbying.

La sensibilité des élus de Sherbrooke face à la pollution lumineuse n'est pas nouvelle, et elle n'a pas d'abord été motivée par ses impacts sur la santé, explique David Seminaro, chef de la division des lignes chez Hydro Sherbrooke. Sherbrooke a intégré, il y a près de 10 ans, la «Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic». Des efforts étaient donc déjà en place afin de modifier l'éclairage urbain dans le but de réduire la pollution lumineuse et préserver l'intégrité du ciel si importante pour les recherches menées par l'Observatoire du Mont-Mégantic.

Mais quand, en 2013, le géant Philips a annoncé qu'il cessait la production de lampe au sodium et qu'il faisait passer toute sa production au DEL, «ce fut l'onde de choc», affirme M. Seminaro. Ce dernier explique qu'il est bien connu que le DEL blanc est le pire ennemi du ciel étoilé. La Ville de Sherbrooke a embauché un consultant externe afin de développer un devis technique qui allait permettre à la Ville de forcer la main de son fournisseur. Philips a donc commencé à produire du DEL ambre, une lumière qui, contrairement au DEL blanc, ne fait pas disparaître les étoiles.

«Notre premier réflexe a été de protéger l'intégrité du ciel, mais rapidement les composantes sur la santé ont compté dans la balance pour le conseil municipal, explique M. Seminaro. Je ne suis pas médecin, mais il est prouvé que le bleu dans la lumière DEL blanche peut causer des problèmes. Il y a suffisamment d'études sur les risques potentiels pour la santé pour qu'on préfère aller vers le DEL ambre.»

L'aspect de la santé a cependant été relégué au second plan dans le discours public du conseil municipal de Sherbrooke pour expliquer les coûts du DEL ambre de 25% supérieurs à ceux du DEL blanc. «Ce n'était pas nécessaire et c'est tant mieux, indique M. Seminaro. Les gens comprennent déjà l'importance de protéger le ciel étoilé ici. Ce n'était pas nécessaire de leur expliquer l'effet de la lumière blanche sur la production de mélatonine. Les gens sont déjà immunisés à toutes ces menaces ambiantes contre leur santé. Le citoyen n'aurait pas suivi.»

Bientôt, il ne restera que la Grande Ourse...

La ville italienne de Milan, avant sa transition... (NASA/ESA) - image 8.0

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La ville italienne de Milan, avant sa transition aux ampoules DEL (2012)

NASA/ESA

La ville italienne de Milan, après sa transition... (NASA/ESA) - image 8.1

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La ville italienne de Milan, après sa transition aux ampoules DEL (2015)

NASA/ESA

Il y a 35 ans, à Gatineau, quand un enfant levait les yeux vers le ciel et que la nuit était claire, il pouvait voir la Voie lactée, se souvient Denis Bergeron.

Aujourd'hui, les jeunes qui n'ont pas souvent la chance de quitter la ville doivent se contenter de la Grande ourse et de quelques étoiles éparses, se désole l'astronome amateur qui cumule plus de 50 ans d'observation du ciel. «Les Gatinois ont perdu 50% de leur ciel depuis les années 1970, dit-il. C'est pire depuis 15 ans. Avant, on pouvait aller à Buckingham et nous avions encore un beau ciel. Là, il faut faire au moins une heure de route. J'habite à Val-des-Bois et le grand dôme au-dessus de Gatineau arrive encore à couper le tiers de mon ciel.»

Dans la communauté des astronomes amateurs de la région et d'ailleurs, le sujet de l'heure est l'ampoule DEL. La blanche et sa quantité incommensurable de lumière bleue font craindre le pire. «Si, comme prévu, Gatineau passe au DEL blanc, les gens en ville peuvent oublier leurs étoiles, dit-il. Dans 10 ans, on ne verra plus le ciel.»

Au début des années 2000, le Québec occupait le titre mondial de zone générant le plus de lumière par habitant. Montréal éclairait plus que New York, et Québec, plus que Paris. Certaines administrations municipales ont démontré une relative sensibilité à cet enjeu au cours des dernières années, mais le choix de l'industrie de passer à la technologie DEL n'annonce rien de bon pour ceux qui s'émerveillent encore en levant les yeux au ciel.

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