Les barons du bois débarquent

Une cuisson sur une plate-forme de J.R. Booth... (Bibliothèque et Archives Canada)

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Une cuisson sur une plate-forme de J.R. Booth (vers 1880).

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Hugues Théorêt

L'auteur est chercheur en histoire canadienne. Il prononce des conférences et écrit sur le sujet. Il a aussi travaillé sur des séries documentaires télévisées. En parallèle, il poursuit des études doctorales en histoire à l'Université d'Ottawa.

Le Droit

À la fin du xviiie siècle, la vallée de l'Outaouais n'est qu'une immense forêt. Mais les événements politiques en Europe contribuent à transformer cette forêt vierge en un vaste chantier.

À partir de 1806, le blocus continental de Napoléon prive l'Angleterre de ses traditionnels fournisseurs de bois de la Baltique. Dans ces circonstances, Londres se tourne vers le Canada pour se ravitailler en bois.

En Outaouais, le bois est abondant et le pin qu'on y trouve est d'une qualité exceptionnelle. C'est ainsi que vont naître de véritables empires du bois à Ottawa et à Hull.

Le plus connu est celui de Philemon Wright, un Américain du Massachusetts, qui vient s'établir à Hull en 1800. À Ottawa, John Rudolphus Booth est aussi un « baron du bois » très prospère. Booth va même faire construire un chemin de fer, le Canada-Atlantic Railway, reliant la rivière des Outaouais à la baie Georgienne.

De fait, les propriétaires, présidents, directeurs et gérants sont surtout des anglophones (Écossais, Anglais, Irlandais ou Américains), alors que la majorité des ouvriers dans les chantiers de l'Ontario et du Québec sont des Canadiens français.

Les entrepreneurs recrutent la main-d'oeuvre dans des villages et des paroisses où les agriculteurs sont habiles à manier la hache. Cette main-d'oeuvre abondante et bon marché est prête à braver tous les dangers et à occuper tous les métiers reliés à cette industrie.

Les Canadiens français sont scieurs, draveurs, cageux et porteurs d'eau Ces métiers sont mal payés et dangereux. Ils sont généralement exercés par des agriculteurs inactifs l'hiver et pauvres. Les conditions de travail et de vie sont difficiles. La montée aux chantiers est déjà un voyage assez pénible. Il faut souvent remonter lacs et rivières et marcher plusieurs kilomètres à travers bois.

Durant la décennie 1820, on estime qu'ils sont près de 2000 à remonter, chaque année, la rivière des Outaouais pour aller rejoindre les camps en forêt. Les bûcherons vivent entassés dans un camp de bois qui n'offre que peu de confort. Le travail est exigeant. On travaille des semaines de six jours. L'hygiène n'est pas facile à maintenir dans un camp en pleine forêt et l'omniprésence des poux est l'un des principaux inconvénients que doit subir le bûcheron.

La nourriture est généralement bonne et abondante mais peu variée. Les menus du déjeuner, du dîner et du souper sont semblables : pommes de terre, porc ou poisson salé, boeuf, soupe aux pois, crêpes, mélasse, thé et pain. Le midi, les aliments sont chauffés sur un feu près du lieu de travail. Pour la satisfaction de leurs besoins spirituels, les hommes de chantier peuvent compter sur la visite occasionnelle d'un missionnaire.

Dans l'Outaouais, les bûcherons sont à peu près tous catholiques (Canadiens français ou Irlandais) et reçoivent les visites des missionnaires oblats. Les chantiers de la région située au nord du lac Huron regroupent des travailleurs de diverses origines et de diverses religions.

Les hommes des chantiers ont souvent mauvaise réputation. On leur reproche leur langage blasphématoire et leur consommation abusive d'alcool.

Comme l'écrit l'historien Chad Gaffield, « les hommes chantent les blessures, la mort, la solitude et la crainte pour leur avenir, mais leurs chansons (légendes) témoignent aussi de leur courage et de leur fierté d'appartenir à une communauté remarquable. »

Jos Montferrand : la terreur des chantiers

De son vrai nom Joseph Favre, Jos Montferrand, est né à Montréal en 1802. Il vint en Outaouais en 1827 pour travailler comme draveur. Doté d'une force herculéenne, il ne pouvait tolérer que des Anglais ridiculisent un Canadien français. 

On raconte qu'en 1829, sur le pont de la Chaudière à Hull, il s'est battu contre 150 Irlandais qu'il a projetés dans les rapides de la rivière des Outaouais. Cette légende est née en 1883 dans le livre de l'historien Benjamin Sulte qui en fit un véritable héros canadien-français.

Au tournant du xxe siècle, la réputation de Montferrand se répand aussi dans les camps forestiers du Michigan, du Wisconsin et du Minnesota. En 1992, Postes Canada immortalise l'image du plus célèbre bûcheron du pays en lui consacrant un timbre commémoratif. 

Jos Montferrand va aussi entrer dans la légende chez les anglophones de la région d'Ottawa. Dans les années 1990, Bernie Bedore en a fait un héros (Mufferaw) dans des livres pour enfants. 

En 1999, le groupe de musique country Stompin'Tom Connors a aussi popularisé le héros avec la chanson : Big Joe Mufferaw. On a même érigé une statue à la mémoire de Joe Mufferaw à Mattawa, en Ontario. En mars 2014, l'équipe de football le Rouge et Noir d'Ottawa dévoile sa nouvelle mascotte : BIG JOE MUFFERAW. Les groupes de défense des francophones sont montés aux barricades pour obliger l'organisation à changer le nom de leur mascotte. Finalement, on la baptisera « Big Jos ».

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