Le DG qui ne voulait pas appeler la police

Jour après jour, le Cégep de l'Outaouais a... (Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit)

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Jour après jour, le Cégep de l'Outaouais a annulé les cours.

Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit

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La décision est tombée le 1er mai 2012. Une injonction ordonnait la reprise des cours au Cégep de l'Outaouais dès le lendemain. Deux semaines plus tôt, la judiciarisation du conflit étudiant avait mené à de violents affrontements entre manifestants et policiers à l'Université du Québec en Outaouais (UQO). Au cégep, le directeur général, Frédéric Poulin, savait qu'en décidant de ne pas faire intervenir les forces de l'ordre, il risquait une accusation d'outrage au tribunal. « J'étais prêt à vivre avec ce risque-là », assure-t-il.

Au premier jour de la grève étudiante au Cégep de l'Outaouais, le 13 mars 2012, rien ne laissait présager la tournure qu'allait prendre le conflit sept semaines plus tard. Fraîchement débarqué à la tête de l'établissement à titre de directeur général par intérim, Frédéric Poulin ne s'attendait pas à trop d'action. « Le portrait que l'on me dressait ici, c'est qu'habituellement, ça se passe très bien en Outaouais, avec des manifestations et des jeunes qui discutent entre eux. [...] Je n'avais aucune appréhension. »

Ce fut le cas pendant les premières semaines. Puis arriva l'injonction. La région venait de faire les manchettes partout en province, quand les choses avaient dégénéré à l'Université du Québec en Outaouais. Ce qui s'est passé là-bas « a joué dans la balance de l'analyse et des décisions » au Cégep de l'Outaouais, souligne M. Poulin. Mais il y avait avant tout trois « fondements » sur lesquels les administrateurs du cégep voulaient à tout prix baser toutes leurs décisions.

Sécurité

« On s'est dit que nonobstant ce qui se présente à nous, à partir de maintenant, c'est la sécurité des gens et des biens, l'aspect démocratique des décisions qui doivent être respectées et le fait qu'il va falloir recommencer à travailler ensemble après qui ont été les trois éléments sur lesquels on s'appuyait », raconte M. Poulin. Malgré l'injonction, le directeur général estimait que le recours aux policiers ne pouvait être considéré parmi les moyens à utiliser pour permettre la reprise des cours. Chaque matin, sa boîte vocale contenait une dizaine de messages de parents. Certaines menaçaient de poursuivre le Cégep si le cheminement scolaire de leur enfant était compromis, d'autres disaient qu'ils en feraient autant si des altercations causaient des blessures à leur enfant.

Jour après jour, le Cégep a annulé les cours, les manifestants envahissant les corridors afin d'empêcher la tenue de toute activité pédagogique. Frédéric Poulin a été cité à comparaître pour outrage au tribunal, mais l'avocat des étudiants ayant obtenu l'injonction avait finalement décidé de ne pas présenter de preuve dans ce dossier, une fois les cours repris après la fin du conflit. « J'étais conscient de ça, et j'étais prêt à vivre avec ce risque-là, se rappelle-t-il. [...] Comme DG, je préférais affronter ça que de me retrouver avec un jeune gravement blessé ou avec un membre du personnel gravement blessé parce que ça aurait dérapé. »

Jour après jour, le DG était sur le terrain, tant dans les corridors qu'à l'extérieur lors de rassemblement. Il arrivait à 6 h et rentrait chez lui vers 23 h, minuit. « Tu ne peux pas, dans une situation de crise, essayer de dénouer les choses ou de faire baisser la pression si tu n'as pas minimalement un lien avec les gens, dit-il. [...] Pour moi, c'était naturel. C'était un réflexe de directeur d'école de dire que quand ça ne va pas bien, tu vas voir tes étudiants et tu leur parles. »

Les leaders des carrés rouges et des carrés verts avaient d'ailleurs le numéro de cellulaire de M. Poulin. Et le conseil d'administration soutenait à 100 % ses décisions. « Ça m'a facilité la tâche, parce que tout le monde a adhéré à la direction qu'on voulait prendre. »

Cinq ans plus tard, Frédéric Poulin ne regrette rien, et referait les choses exactement de la même manière. « Définitivement. Pour moi, ce n'est même pas une question. »

La crise au cégep

13 mars : Premier jour de grève. Les cours sont annulés.

16, 23 et 30 mars : Autres votes ; la grève est reconduite.

13 avril : Vote serré ; la grève est reconduite avec 52 %. Les cours sont annulés pour une 22e journée consécutive.

18 avril : Des étudiants font parvenir une mise en demeure au Cégep de l'Outaouais pour réclamer la reprise des cours.

20 avril : Direction, association étudiante, conseil de grève, syndicats, « carrés verts » et « carrés rouges » dénoncent d'une même voix la judiciarisation du conflit sur la hausse des droits de scolarité.

27 avril : La grève est reconduite avec 55 % des voix.

1er mai : Le tribunal émet une injonction visant la reprise des cours.

2 mai : Des manifestants bloquent les entrées du stationnement du campus Gabrielle-Roy. Le DG, Frédéric Poulin, annonce la levée des cours pour des raisons de sécurité.

3 mai : Entre 200 et 300 manifestants envahissent le campus Gabrielle-Roy pour s'opposer à la tenue des cours. Ils obtiennent gain de cause.

7 mai : Vote à 53 % en faveur de la reconduction de la grève.

8 mai : La Cour d'appel refuse d'entendre le Cégep qui veut faire tomber l'injonction.

10 mai : Le Cégep de l'Outaouais est cité à comparaître pour outrage au tribunal en raison de l'annulation des cours.

11 mai : La grève prend officiellement fin au terme d'un vote très serré.

22 mai : L'avocat des étudiants à l'origine de l'injonction, Me Lucien Boucher, indique qu'il ne présentera pas de preuves dans le dossier d'outrage au tribunal visant le Cégep de l'Outaouais et son DG.




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