Les nuances de vert de l'Université d'Ottawa

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Bannir les bouteilles d'eau, délaisser les sacs de plastique, construire un pavillon respectueux de l'environnement: deuxième institution d'enseignement la plus écologique au pays, l'Université d'Ottawa multiplie les initiatives pour contribuer à la lutte aux changements climatiques. Le 25 avril, le Bureau des gouverneurs pourrait pousser l'audace jusqu'à verdir les finances de l'établissement en délaissant ses actions dans une trentaine de compagnies reliées aux hydrocarbures. Alors que la communauté universitaire et des experts externes se réunissent lundi pour soupeser le pour et le contre du désinvestissement, LeDroit s'est penché sur une initiative qui défierait réellement les conventions.

L'Université d'Ottawa pourrait devenir la première institution d'enseignement supérieur au pays à retirer toutes ses actions de l'industrie des énergies fossiles. L'objectif: s'attaquer au réchauffement climatique, au risque de refroidir ses relations avec des partenaires de recherche. 

En octobre 2015, 116 membres du corps professoral provenant de 14 départements ont cosigné une lettre affirmant que désinvestir dans les compagnies de combustibles fossiles serait «nécessaire moralement». Selon le document, une transition complète vers des énergies renouvelables est primordiale afin de limiter le réchauffement planétaire à un niveau jugé sécuritaire par la communauté internationale.

«En conservant ces investissements dans cette industrie, l'Université indique qu'elle appuie la poursuite de l'extraction et du développement de combustibles fossiles ainsi que les conséquences climatiques et environnementales qu'ils entraînent», indique la lettre adressée au recteur Allan Rock.

«Une institution publique telle que l'Université d'Ottawa, dédiée à l'amélioration des conditions de vie des jeunes, ne devrait pas simultanément investir dans la destruction de leur avenir», conclut le document.

D'autres universités canadiennes sont ou ont été le théâtre de débats similaires. À Montréal, l'Université Concordia est devenue en décembre 2014 la première institution à abandonner partiellement son financement dans ces industries. L'Université de Colombie-Britannique a pour sa part décidé de conserver ses actions, d'une valeur d'environ 85 millions $. L'Université McGill, l'Université de Toronto et l'Université de Victoria sont quelques-unes des institutions où le mouvement est enclenché. Pour l'instant, aucune n'a choisi de retirer la totalité de ses actions.

En juin 2015, dans un rapport commandé par l'Ud'O, la chercheure de l'université Carleton Tessa Hebb tirait la conclusion inverse. À ses yeux, le désinvestissement serait un outil inefficace pour engager une économie sans carbone. L'un des arguments est que l'investisseur perdrait son pouvoir d'influence auprès des compagnies visées. 

Cet argument soulève des doutes auprès de Misha Voloaca, étudiant au doctorat impliqué dans le mouvement uOttawa Sans Fossiles. «Ces compagnies ne veulent pas changer leur modèle d'affaires, dit-il. Elles sont dans le domaine des énergies fossiles, et elles vont rester là. Le désinvestissement met beaucoup plus de pression et c'est ce que nous devons faire: appuyer sur l'accélérateur pour effectuer cette transition plus vite.»

Une initiative parmi d'autres

L'Université d'Ottawa n'en est pas à sa première initiative environnementale. L'institution, qui se dit première de classe en la matière, a déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 31% depuis 1974, et ce, malgré l'augmentation de l'achalandage et la construction de nouveaux édifices sur le campus.

«La province de l'Ontario nous dit que depuis les années 1990, on aurait dû réduire nos émissions de GES de 6%. Nous, on a fait 9%», affirme le gestionnaire du développement durable sur le campus, Jonathan Rausseo.

«On va au-dessus de ce qui nous est demandé. On fait ça parce que c'est bon pour la qualité de l'air, parce que ça sauve beaucoup d'argent, et parce que c'est bon pour l'image de l'université.»

Le dilemme des billets verts

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L'Université d'Ottawa détiendrait près de 95 millions $ en actions dans des compagnies liées à l'industrie pétrolière.

Selon l'information disponible sur son site Web, l'Université possédait le 31 décembre 2014 des actions dans une trentaine de compagnies reliées de près ou de loin à l'industrie des énergies fossiles. Des montants allant de 1,4 à 8,1 millions $ étaient associés à des noms tels qu'Enbridge, Shell et Total. D'autres compagnies dédiées entièrement à la production, au transport et à la vente de pétrole et de gaz naturel, ainsi que des entreprises de technologies liées à l'exploitation des réserves d'énergies fossiles, se retrouvaient sur la même liste.

Cette somme de 95 millions $ constituait une fraction d'un portefeuille d'actions de 539,5 millions $ en détentions directes auprès de compagnies variées. Le fonds en question représente près du tiers des placements qui alimentent les pensions des retraités de l'institution d'enseignement supérieur.

Il y a plus. Dans son fonds de dotation, l'Université détenait le 30 avril 2015 des actions chez une dizaine d'entreprises semblables, d'une valeur inférieure à un million de dollars. L'établissement a refusé de révéler leur montant exact, jugeant ces informations confidentielles.

Diplomatie énergétique

Au-delà de la question financière, l'Université pourrait mettre en jeu ses relations avec le secteur des hydrocarbures si elle décide d'en retirer ses billes.

L'an dernier, l'Université d'Ottawa a lancé l'initiative Énergie positive, un projet d'une durée de trois ans qui implique notamment des universitaires et des intervenants du domaine de l'énergie, afin de «trouver des moyens concrets d'amener le public à accepter et à soutenir le développement énergétique au Canada».

Énergie positive reçoit un soutien financier d'Alberta Energy, du BC Oil & Gas Commission, de l'Association canadienne des producteurs pétroliers, de l'Association canadienne de pipelines d'énergie, de l'Association canadienne du gaz, de la compagnie pétrolière Cenovus et de l'exploitant de gaz naturel Encana.

Quant à la faculté de génie, sa page Web révèle des partenariats de recherche avec quelques entreprises pétrolières, dont Shell, l'une des six plus grandes compagnies pétrolières privées au monde, dont l'Université détient 6,2 millions $ en actions.

Le doyen de la faculté de génie, Claude Laguë, s'oppose farouchement au retrait des investissements dans les compagnies pétrolières. «Une chose qui est très probable, c'est que ça ne faciliterait pas les relations (avec les partenaires de recherche). C'est sûr que ça va créer un froid avec ces compagnies-là», a-t-il affirmé en entrevue avec LeDroit.

Plus qu'un simple pari financier, M. Laguë perçoit le désinvestissement comme une mesure inefficace pour faire changer les pratiques d'entreprises dont les produits sont et continueront d'être largement utilisés. «Et encore là, je ne vois pas pourquoi comme institution on éviterait d'investir dans des entreprises qui opèrent de façon légale, ajoute-t-il. Elles emploient des dizaines de milliers de personnes, qui versent des centaines de milliers, voire des millions de dollars en impôts et en taxes.»

«Je ne vois pas comment (le désinvestissement) pourrait avoir des effets positifs», conclut-il.

Quelques-uns des plus gros investissements

  • Suncor Energy: 8,1 millions $
  • Total: 7,8 millions $
  • Canadian Natural Resources: 6,9 millions $ 
  • Devon Energy: 6,4 millions $
  • Royal Dutch Shell: 6,2 millions $
  • Enbridge: 6,2 millions $
  • Cenovus Energy: 5 millions $

Des détails confidentiels

En plus des compagnies d'hydrocarbures, l'Université d'Ottawa détient plus de 5 millions $ en actions dans quatre compagnies qui produisent entre autres du matériel militaire et des technologies de défense.

Questionnée à savoir si elle pourrait envisager de désinvestir dans ces entreprises, l'Université d'Ottawa a répondu que «certains détails de notre stratégie d'investissement sont confidentiels».

Vers une économie sobre en carbone

Le désinvestissement sera le thème à l'honneur d'une journée de discussion impliquant étudiants, personnel et experts, lundi, à l'Université d'Ottawa.

Divisés en trois tables rondes, les échanges porteront sur le pour et le contre du retrait des actions et sur la contribution que pourrait fournir l'Université pour une transition vers une économie sobre en carbone. Cette journée mettra la table à la décision finale du 22 avril par le Bureau des gouverneurs.

Les amateurs de débats environnementaux devront toutefois retenir leur enthousiasme, car seuls ceux qui ont réservé leur place peuvent assister à l'événement.

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