Précisions sur la laïcité et la religion

Soirée de prières à l'église Immaculée-Conception de Granby.... (Catherine Trudeau, archives La Voix de l'Est)

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Soirée de prières à l'église Immaculée-Conception de Granby.

Catherine Trudeau, archives La Voix de l'Est

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La Voix de l'Est

(En réaction à une lettre d'André Beauregard.) Monsieur, j'ai lu votre article avec intérêt et surprise. Il me semble cependant que vous simplifiez ou généralisez trop les choses. Voici mes commentaires sur trois points.

Histoire. Oui, les religions ont souvent été obscurantistes et dominatrices, mais ce n'est pas tout le temps et ce n'est pas le fait des seules religions. Beaucoup d'autorités étatiques (rois, princes, empereurs, premiers ministres) du passé ont fait de même. Et les autorités laïques actuelles les imitent souvent. Le pouvoir risque toujours de corrompre. Je sais: les autorités religieuses auraient dû être meilleures. Je déplore certains faits autant que vous. Et vous employez le mot «souvent», ici, à bon escient.

État laïque. «Pour les croyants, dites-vous, un État laïque est un État athée qui rejette Dieu [...] alors qu'il est plutôt un État neutre», etc. Votre définition de la laïcité me convient parfaitement. Aussi aurait-il fallu écrire: «Pour beaucoup de croyants...» et non «Pour les croyants» en général.

La morale. «Pour les croyants, écrivez-vous encore de manière générale, les décisions en lien avec l'avortement et l'euthanasie ne peuvent être prises sans référence à la volonté de Dieu». Vous caricaturez grandement la position de beaucoup de croyants, dont je suis. Il aurait fallu écrire: «Pour certains croyants»... ou «Pour beaucoup de croyants».

De manière générale, en effet, - et cela a des conséquences considérables - on peut distinguer deux types de morale religieuse, y compris chrétienne: hétéronome et autonome.

1. Une morale chrétienne hétéronome part directement de la foi ou de l'Évangile. Souvent, elle veut y voir son unique source: cela lui donne une couleur très spirituelle, mais c'est un modèle qui fait largement appel à l'obéissance des fidèles parce que le précepte est rattaché directement à Dieu par l'intermédiaire des autorités. Il a tendance à être fondamentaliste et conservateur pour la même raison. C'est le modèle adopté généralement par les sectes; on le trouve dans tous les courants fondamentalistes: catholiques, protestants, juifs, musulmans ou autres.

2. Une morale religieuse autonome, au contraire, mise résolument sur l'intelligence humaine, le travail de la raison. D'un côté, elle part de la responsabilité confiée à l'homme par Dieu de découvrir les chemins d'humanisation. D'un autre côté, elle valorise la conscience de chacun, les opinions de la tradition et des autorités constituant des repères et non des ukases. Cette approche morale est consciente du conditionnement culturel de toute réflexion éthique, y compris de l'interprétation de l'Évangile, et donc d'une certaine relativité et évolution de la morale. Surtout, elle est convaincue de l'existence d'une profonde convergence entre foi et raison. L'idée est bellement exprimée par le théologien Georges Bonnet: «Cette parole [de Dieu] vive, continue, ardente, exigeante et libératrice laisse la liberté humaine à sa responsabilité, à ses choix, à ses décisions. Elle ne décide pas arbitrairement de tout, elle invite, elle accompagne, elle soutient, elle confirme. Révélatrice de la grandeur de Dieu, elle dévoile la grandeur de l'homme. Par elle, le monde se découvre capable d'une étonnante destinée, humaine et divine à la fois, accomplissant tout espoir, au-delà de toute espérance» (Au nom de la Bible et de l'Évangile, quelle morale? Centurion 1978).

D'où cette affirmation à première vue surprenante du théologien catholique Xavier Thévenot: «Tout ce qui se commande au nom du Dieu de Jésus-Christ doit pouvoir se justifier du point de vue de la vérité de l'homme, et tout ce qui est prescrit par la raison droite doit pouvoir montrer sa cohérence avec la vérité de la foi chrétienne» (Compter sur Dieu. Essai de théologie morale, Cerf, 1992).

C'est dire combien la morale, y compris la morale religieuse et la morale chrétienne, a besoin du travail de la raison ou de l'analyse philosophique pour se déployer, du moment que l'on ne réduit pas le travail de la raison à la science expérimentale, mais qu'on y inclut la réflexion propre aux sciences humaines, entre autres la réflexion sur les grandes questions de l'existence humaine. Mais, une fois le devoir établi par la raison, celui-ci peut être a posteriori interprété comme un commandement de Dieu.

La foi chrétienne donne ainsi à la morale un fondement particulier, ultime: les valeurs sont raffermies et la quête de sens favorisée. La foi chrétienne apporte, ensuite, à la morale une perspective spécifique, une signification particulière: le Jardin du monde dont l'homme et la femme sont les gardiens et les usufruitiers constitue l'affirmation que ce monde n'est pas en tous points une fatalité devant laquelle il doit baisser les bras, mais une responsabilité qui l'amène à travailler à le cultiver avec ses semblables. Ce faisant, la foi chrétienne peut donner à la morale un enthousiasme et un dynamisme particulier.

[Inspiré de mon livre Une éthique à la jonction de l'humanisme et de la religion, Fides, 2011]

 

Guy Durand

Dunham

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