Un pantalon de taille zéro

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La Voix de l'Est

«Ne crois-tu pas qu'il serait plus sage de commencer à surveiller ta ligne?», m'a-t-il dit avec un ton réprobateur en m'apercevant piger discrètement dans la tarte aux pommes encore fumante. Apparemment, même dans les yeux de nos proches, un surplus de poids, c'est tout, sauf attrayant. C'est vraiment là que tout a commencé, parce qu'à 16 ans, personne ne souhaite se sentir différent aux yeux des autres, surtout pas moi.

Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours rêvé à ces silhouettes toutes droites sorties d'un magazine et je me suis surprise à me comparer à celles-ci. J'aurais pu tuer pour un ventre qui ne ressemble pas à un sandwich à trois étages quand je m'assieds, ou pour des fesses qui rentrent dans un pantalon de taille zéro. Mais moi, je n'y pouvais rien si le pain à l'ail gagnait toujours sur les crudités et les soirées de potins sur les randonnées en montagne. Il fallait choisir: vivre ou maigrir.

J'avais 16 ans. À cet âge-là, on croit désespérément que le but ultime de la vie est d'attirer l'attention du beau blond aux yeux bleus de sa classe de musique (...)  Cette année-là, j'ai perdu 60 livres en trois mois et je me suis trouvée belle. Pour la première fois de ma vie, je ne regardais plus mes amies avec ce regard débordant d'envie. Pour la première fois de ma vie, leurs cuisses à elles ne rentraient plus dans mes jeans à moi.

À bien y repenser, le secret était simple: faire taire les cris stridents de mon estomac en ingurgitant de grandes quantités d'eau, adopter la course comme nouveau moyen de transport et donner un rendez-vous à ma balance aussi souvent qu'il m'était possible de le faire sans toutefois éveiller les soupçons de mon entourage. Le régime était strict et j'étais exténuée, mais comme on dit, il faut souffrir pour être belle.

Pas la peine de me demander si j'étais consciente de ma maladie, parce que quand on cesse de se nourrir volontairement, on n'est pas malade.

Au contraire, ce sont plutôt tous les faibles qui font vivre les chaînes de restauration rapide, ainsi que ceux qui s'accordent bêtement des journées de triche qui sont mûres pour l'asile. Et dans le regard de ceux qu'on aime, on s'applique soigneusement à transformer la peur et le dégoût en jalousie et en incompréhension parce que comme ça, c'est plus facile. Plus facile de se convaincre que c'est normal d'être congelée en plein coeur de juillet, plus facile de percevoir comme une réussite le fait de pouvoir s'habiller dans la section enfants au magasin et plus facile d'ignorer les trop nombreuses fois où l'on s'évanouit en mettant les pieds hors du lit (...)

Aujourd'hui, j'ai 19 ans et j'ai débarré la porte de ma prison. La clé, ça a été ma famille qui m'a comprise sans me comprendre, mes amis qui m'ont trouvée belle même avec 20 livres en plus, mais ça a surtout été moi qui ai fini par accepter que la maladie des calories n'était pas uniquement la mienne, mais également celle de la société dans laquelle je vivais. Parce que malgré de bonnes intentions, ce n'est pas vrai que la beauté est intérieure, pas par chez moi, en tout cas. J'ai appris à mes dépens qu'être belle, ça commence par l'extérieur. C'est injuste, mais c'est comme ça. Ma guérison a commencé le jour où j'ai choisi de composer avec cette réalité sans pour autant l'accepter. Aujourd'hui, ça va mieux, mais il m'arrive encore de chercher quelqu'un d'autre dans mon miroir et de rêvasser devant mon jeans de taille zéro.

 

Karolynn Renaud, étudiante au cégep de Granby

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