Définir le modèle québécois de laïcité

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La Voix de l'Est

L'Assemblée nationale est une enceinte délibérative formellement confessionnelle. En témoigne le crucifix catholique suspendu au-dessus du fauteuil du président. On dira, avec raison, qu'il ne s'agit que d'un objet patrimonial et que nos députés, dans les faits, prennent des décisions pour le bien commun en toute neutralité. Par contre, le temps est venu au Québec de finaliser la laïcisation des institutions publiques et parapubliques. Il faut bien sûr commencer par l'Assemblée nationale, l'institution par excellence qui doit naturellement donner le coup d'envoi pour toutes les autres: écoles, municipalités, etc. D'ailleurs, le gouvernement du Parti québécois envisage pour ce faire d'adopter une Charte de la laïcité. On ne connaît pas encore son projet, mais Pauline Marois annonçait il y a quelques jours (La Presse, 2 février) qu'avant de procéder, elle consulterait la population une dernière fois et qu'à cet effet, elle déposerait bientôt des «documents d'orientation» à ce sujet.

On sait que déjà des propositions de contenu émergent. La dernière étant celle de Daniel Turp dont Le Devoir a fait état le 22 décembre. Celui-ci propose une Charte de la laïcité dite «totale». Il suggère à l'article 7 de son projet la disposition suivante: «L'exposition des symboles religieux est interdite dans les lieux accessibles au public, et en particulier dans les salles où se réunissent et délibèrent, en assemblée, les personnes agissant au nom des institutions publiques ainsi que dans les salles de cours des services éducatifs et des institutions d'enseignement publics.» Bien qu'il ne le mentionne pas explicitement, on doit comprendre que pour lui le crucifix de l'Assemblée doit être déplacé.

C'était d'ailleurs la proposition du rapport Bouchard-Taylor. Et Gérard Bouchard n'a pas changé d'avis à ce sujet. Dans son récent livre L'interculturalisme il suggère un régime de laïcité dit «inclusif» qui autorise le port de certains signes religieux dans les institutions publiques et parapubliques, par contre il s'oppose toujours au maintien du crucifix à l'Assemblée, même pour des raisons patrimoniales. Question sans doute d'assurer non seulement la neutralité de l'institution, mais aussi l'apparence de neutralité.

Évidemment, on n'a pas encore vu une proposition de Charte de la laïcité qui serait compatible avec le maintien du crucifix à l'Assemblée nationale, voulu par une majorité de Québécois et par tous les députés de l'Assemblée, qui l'ont manifesté clairement le 22 mai 2008 en appuyant unanimement la motion Charest qui visait à confirmer ce maintien. J'ose donc faire cette proposition, celle-ci visant à lever le tabou à ce sujet et à insérer dans le débat public aussi cette option. Cet obstacle apparent pourrait, selon moi, être transformé avantageusement en opportunité en mettant ce crucifix au coeur du modèle québécois de la laïcité. Un modèle distinct. Mais pour y arriver, il y a deux conditions préalables.

La première implique d'admettre que ce crucifix est l'illustration manifeste d'un long passé catholique qui ne fut pas qu'obscurantisme à oublier. Au contraire, ce vécu catholique de 400 ans a forgé l'identité de notre peuple. Le partage était une condition de sa survie et la fidélité (Honore ton père et ta mère, etc.), une condition de cohésion et de solidarité. Et finalement, ces deux devoirs moraux et la force de caractère qui en a découlé nous ont donné le courage de la liberté, en particulier, celle de prendre une distance avec notre passé religieux, mais aussi celle de s'ouvrir aux autres et au monde, ce qui fut le fait de la Révolution tranquille. Cette première condition préalable est donc celle de reconnaître ces trois valeurs comme étant constitutives de notre identité nationale et communes à tous les Québécois, et qu'en ce sens, elles sont les racines profondes de nos valeurs fondamentales telles qu'on les retrouve dans notre Charte des droits et libertés de la personne.

La deuxième condition consiste à reconnaître que le crucifix de l'Assemblée, rappelant tous les crucifix disparus de nos maisons et de nos institutions, doit rester là où il est et devenir le rappel permanent de toutes nos valeurs, de notre histoire, à laquelle il ne doit pas devenir étranger en étant relégué dans un joli musée. Cette fonction symbolique pourrait lui être conférée par une motion de l'Assemblée avec la précision que celle-ci aura préséance sur sa fonction religieuse lui garantissant ainsi sa place à l'Assemblée nationale, l'institution laïque première au Québec.

Ces deux conditions étant satisfaites, il en découle un contenu conséquent et fort simple pour notre modèle de laïcité. Qu'il suffise de mentionner ici les deux orientations principales:

1) Tout comme le crucifix de l'Assemblée, tout signe religieux (ex: crucifix, hijab, kippa ou turban porté, le cas échéant, à visage découvert et de façon compatible avec la sécurité et le bon ordre), qu'il soit porté par des usagers ou des membres du personnel, sera dans les institutions publiques et parapubliques un symbole et un rappel des valeurs québécoises, par convention, sa fonction religieuse étant désactivée dans ces lieux.

2) Il va de soi qu'en conséquence de cette désactivation, aucun accommodement religieux ne s'appliquera à l'intérieur des institutions laïques; des arrangements pour activités religieuses extérieures resteront possibles s'ils ne dérangent pas le fonctionnement de l'institution.

En conclusion, ne vaudrait-il pas la peine de considérer sérieusement cette approche et de l'ajouter aux «documents d'orientation» à venir? Principalement, parce qu'elle constituerait une interface commune entre nos cultures diverses, majoritaire et minoritaires et, de cette façon, un facteur d'intégration loin d'être négligeable. Que l'on soit francophone ou anglophone de souche, autochtone ou immigrant récent, nos valeurs identitaires communes et premières pour tous ne seraient-elles pas justement la fidélité, le partage et surtout, la liberté? N'y aurait-il pas, par la proposition de ce modèle de laïcité à la foi totale et inclusive, une façon de donner un sens constructif à la décision unanime des députés de maintenir ce crucifix au-dessus de la tête de leur président le 22 mai 2008?

Denis Forcier

Shefford

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