Laïciser le crucifix

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La Voix de l'Est

Le Québec a été une société historiquement confessionnelle jusqu'à la Révolution tranquille. L'Église catholique, en position d'autorité, et davantage après la conquête, imprima ce caractère confessionnel à tout ce qu'elle touchait et elle touchait presque à tout. Hôpitaux, écoles et de nombreuses institutions à vocation sociale et économique étaient catholiques y compris les premiers syndicats. Elle s'imposa même à l'Assemblée législative grâce aux bons soins de Maurice Duplessis qui y fit accrocher le crucifix au-dessus du fauteuil du président en 1936. Si bien que le 21 janvier 1948, le drapeau québécois y fut adopté par son gouvernement avec naturellement la croix blanche au milieu, symbole d'une nation catholique .

La Révolution tranquille des années 60 et l'ouverture à la modernité amenèrent progressivement une sécularisation des institutions. Même, on a pu penser que c'était la fin de la confessionnalisation avec le passage en septembre 1998 des Commissions scolaires confessionnelles aux Commissions scolaires linguistiques suivi, le 14 juin 2000, de la loi 118, présentée par François Legault, qui abolissait officiellement le statut confessionnel des écoles. Il est vrai qu'à cette occasion, les crucifix et autres statues ont pris discrètement, pour la plupart, le bord du cabanon ou de la poubelle, sans autres cérémonies ni formalités. Bref, une façon de faire indigne! Mais c'était sans compter sur un effet de ressac qui n'est pas encore terminé.

Celui-ci a commencé, grosso modo, à se manifester en 2006 avec l'affaire du kirpan, ce couteau sikhs qu'un élève pouvait porter à l'école, soi-disant par respect pour la liberté de religion selon la Cour suprême du Canada. Son intrusion en éducation, champs de compétence provinciale, et cette décision ont choqué les Québécois. Puis, la tendance à l'accommodement pour des raisons religieuses se répandit quelque peu par la suite mais surtout, occupa beaucoup de place dans les médias. Ceux-ci mirent donc beaucoup d'emphase sur la charte d'Hérouxville qui interdisait, entre autres, le voile et la lapidation des femmes. Il est vrai que par son audace et sa disproportion cette charte constitua un exemple de réprobation populaire face à ce phénomène de l'accommodement religieux, à contre-courant de l'évolution de la société québécoise qui vivait une période nécessaire mais historiquement sensible de déconfessionnalisation. À tel point qu'avant les élections, le 8 février 2007, histoire de calmer le jeu, le premier ministre Charest institua la commission Bouchard-Taylor chargée d'éclairer «les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles.»

Celle-ci dépose son rapport le 22 mai 2008. Mais, surprise, elle recommande d'enlever le crucifix de l'Assemblée nationale. Et «resurprise», le même jour, les députés, choqués, décident à l'unanimité de le conserver au dessus du fauteuil du président, cautionnant et renforçant ainsi la décision de Maurice Duplessis d'imprimer à l'Assemblée nationale un caractère confessionnel. Une situation gênante et en porte-à-faux avec la dénonciation ambiante des accommodements religieux et surtout l'évolution progressive et normale vers la laïcité des institutions québécoises, un fruit important de la Révolution tranquille.

Un tel non-sens, mais appuyé largement par la population, est sans doute le résultat chez les Québécois francophones d'un inconscient religieux catholique fort chargé et qui a un peu débordé. De sorte que pour faire passer le Québec et ses institutions, vraiment à la conscience laïque, la future Charte de la laïcité que propose de faire adopter le gouvernement péquiste devra être fort active, autant que l'a été dans le passé la confessionnalisation, et, aussi, puissante par son audace et son originalité.

Car, au départ, elle devra maintenir en place le crucifix de l'Assemblée, celui-ci étant devenu un marqueur identitaire national incontournable. Et, pour cela, cette Charte devra, en quelque sorte, désactiver sa fonction religieuse en lui ajoutant une symbolique universelle porteuse des valeurs québécoises, le rendant ainsi acceptable à tous comme objet du patrimoine québécois. C'est la seule façon pour les députés de donner du sens au non-sens de la motion Charest de mai 2008 qu'ils ont appuyée à l'unanimité.

Pour y arriver, j'ai proposé une démarche («Pourquoi pas le crucifix de tous les Québécois» La Voix de l'Est , 20 août 2012) qui vise, de fait, à laïciser le crucifix de l'Assemblée nationale. Et si le crucifix était laïcisé, cela ouvrirait la porte à la laïcisation d'autres signes religieux (hijab, kippa, etc.) dans les institutions publiques et parapubliques. Le mécanisme pour y arriver tout comme l'à propos d'une telle démarche devrait être au coeur du débat à venir concernant le modèle de laïcité que doit se donner le Québec.

Denis Forcier

Shefford

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