- Tu peux bien faire le fier, répliqua M. Pâques, exaspéré, à Ti-Noël, après un moment, parce que tu es jeune, fort et attire l'admiration des enfants. Mais attends de vieillir un peu, tu verras comme le point de vue peut changer avec les années. Tu sais, on ne peut pas vivre en faisant seulement des cadeaux aux enfants, en achetant sans cesse de nouveaux gadgets, en étant peu consciencieux au travail, en cherchant toujours plus de plaisirs. Aimer ses enfants, par exemple, exige de s'occuper d'eux quotidiennement, de les suivre dans leurs études, de collaborer avec les éducateurs, de savoir dire non parfois en expliquant pourquoi. La sur-consommation étourdit au lieu de satisfaire, elle conduit à toujours vouloir de nouvelles choses. Elle empêche même de profiter de ce qu'on a. Le travail consciencieux rend fiers de soi: c'est notre façon de nous impliquer vis-à-vis de nos contemporains. As-tu déjà pensé à la satisfaction d'un client content de ce que tu as fabriqué en usine, récolté sur ta terre, fait comme fonctionnaire... au lieu de soupçonner qu'il est choqué de la mauvaise qualité du produit? L'amour, tu apprendras, ne se réduit pas aux rapports sexuels: le sexe a la vie courte, le long terme lui fait défaut. L'amour, tu sauras, ne grandit pas si on ne se parle pas, ne fait pas des compromis, n'invente pas des petites choses pour le nourrir. Peux-tu, par exemple, aujourd'hui, aller dire à ta conjointe que tu la trouves belle, à ton conjoint que tu l'aimes? Oh, je sais, les gestes sont plus importants que les paroles: on lit cela dans tous les livres, mais on a besoin aussi de paroles vraies, bien senties.
- Arrête de moraliser, répliqua sèchement Ti-Noël, en s'en allant.
Un mois plus tard, nous deux compère se rencontrent sur le coin de la rue. Ti-Noël avait l'air penaud.
- Qu'est-ce qui se passe, lui demande Monsieur Pâques, tu as l'air triste?
- Ma femme menace de me quitter.
- Ah!
- Qu'est-ce que tu m'as dit l'autre jour, réplique-t-il, songeur?
- Bien! Ça se résume à prendre soin de ceux qu'on aime, à identifier ses valeurs, au lieu de se laisser porter par le tourbillon de la vie. Connais-tu le conte du Petit Prince écrit par Antoine de Saint-Exupéry?
- Pas vraiment.
- Alors écoute. Un petit prince, venant d'une autre planète, tomba un jour sur notre terre. Il ne connaît personne. Il rencontre un renard dont il voudrait devenir l'ami. Le renard réplique que, pour cela, le petit prince devra l'apprivoiser. «Qu'est-ce que signifie "apprivoiser", demande alors le petit prince?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "créer des liens"...»
- Créer des liens?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...
- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur [ sur ma planète]... Je crois qu'elle m'a apprivoisé. [...]
Mais le renard revint à son idée:
- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. [...]
Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince:
- S'il te plaît... apprivoise-moi! dit-il.
- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!
- Que faut-il faire? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. [...]
Ti-Noël écouta longtemps Monsieur Pâques. À la fin, il lui dit:
- Je comprends. J'espère qu'il n'est pas trop tard...
Guy Durand
Dunham
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