Le théologien Hans Küng résume bien les causes de ce choc culturel par la présence simultanée et plurielle de paradigmes socioreligieux difficilement réconciliables au sein des religions: «Il nous faut bien comprendre qu'aujourd'hui encore des hommes de la même religion vivent dans des paradigmes différents, sont marqués par des conditionnements fondamentaux et soumis à des mécanismes sociaux déterminés. En ce qui concerne le christianisme, il existe encore actuellement des catholiques qui ont la mentalité du XIIIe siècle (ils sont à cet égard les contemporains de Thomas d'Aquin, des papes du Moyen Âge et de la structure absolutiste de l'Église). [...] Et pour certains protestants, c'est toujours la constellation précopernicienne du XVIe siècle qui régit leur pensée (avec les Réformateurs d'avant Copernic et d'avant Darwin). Cependant, c'est peut-être justement cette persistance et cette concurrence des paradigmes religieux anciens jusqu'à notre époque qu'il faut voir l'une des principales causes des conflits au sein des religions et entre religions différentes [...]» (Hans Küng, Projet d'éthique planétaire, 198-199). Sur le plan individuel, la coexistence de ces divers paradigmes provoque chez certaines personnes des tensions par la confrontation au pluralisme interne et externe. Ce phénomène psychosocial n'explique-t-il pas, en partie, l'opposition farouche au programme ÉCR?
Ce pluralisme tout autant intra qu'interculturel se manifeste également dans l'éthique. En cette matière, le programme ÉCR cherche à développer une «réflexion critique sur la signification des conduites ainsi que sur les valeurs et les normes que se donnent les membres d'une société ou d'un groupe pour guider et réguler leurs actions.» (Programme ÉCR primaire, p. 279). Certains considèrent que cette prémisse conduit au relativisme et accuse l'ÉCR d'y souscrire. Le programme ÉCR n'initie-t-il pas à la relativité plutôt qu'au relativisme? La relativité des perceptions du réel met l'accent sur le fait que toute doctrine religieuse se fonde généralement sur un modèle culturel «d'absolu» issu de traditions situées dans un contexte sociohistorique bien déterminé.
C'est pourquoi un dialogue intégrant les facettes multidimensionnelles de l'être humain représente une condition sine qua non pour élaborer des normes visant à édifier, comme le souligne la professeure Mireille Estivalèzes: «une culture publique et de valeurs partagées par tous, dans une perspective d'éducation à la citoyenneté. Nous sommes donc bien loin ici de ce qui serait une apologie du multiculturalisme, qui ferait la promotion des différences pour elles-mêmes, sans se soucier d'un espace commun.» (Le Devoir, 21 février 2012)
Patrice Perreault
Granby