Agroalimentaire: une destinée qui pourrait nous échapper

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«La renégociation de l'ALENA devrait être vue comme une opportunité d'abolir le système de gestion de l'offre, moyennant une compensation financière aux producteurs de lait, d'oeufs et de volaille, et de poursuivre la libéralisation du secteur agricole et agroalimentaire en général», écrit Alexandre Moreau.

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La Voix de l'Est

En regardant les signes qui viennent de Washington, il semble que nous nous dirigeons vers un système différent en ce qui concerne la gestion de l'offre.

Avec les négociations de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) qui approchent à grands pas, la nervosité devient palpable dans le secteur agroalimentaire.

Selon un récent sondage Angus Reid, la majorité des Canadiens se dit prête à sacrifier la gestion de l'offre afin d'augmenter les chances du Canada d'obtenir un meilleur traité avec les États-Unis et le Mexique. Près de 26 % des Canadiens estiment que l'on doit éliminer le système tandis que 29 % croient qu'il faut défendre la gestion de l'offre à tout prix, même si les Américains nous imposent des sanctions.

La gestion de l'offre divise les Canadiens plus que jamais, mais cela n'a pas toujours été le cas.

En effet, il y a une vingtaine d'années, la gestion de l'offre était quasiment méconnue par la plupart d'entre nous à l'extérieur du monde agroalimentaire. Or, appuyés par une confiance inconditionnelle envers les agriculteurs, les consommateurs les écoutaient religieusement. Implicitement, nous acceptions tous qu'il soit important de le faire, sans saisir comment le tout fonctionnait, tout en croyant que c'était bon pour nous, sans savoir pourquoi.

Une compréhension plutôt floue

Malgré la notoriété du système, notre compréhension collective de la gestion de l'offre demeure floue. Selon le même sondage d'Angus Reid, à peine 4 % des Canadiens peuvent expliquer le fonctionnement de la gestion de l'offre. Le sondage nous offre une multitude d'indices qui démontrent à quel point le système demeure un mystère. Par exemple, plus de 42 % des personnes interrogées croient que le boeuf est assujetti à la gestion de l'offre alors que ce n'est pas le cas. De plus, presque 49 % des Canadiens ne savent pas que le lait est une denrée agroalimentaire dont l'offre est gérée au moyen de quotas. Ce pourcentage étonne, compte tenu des opinions bien assises sur le concept.

Un autre exemple démontre à quel point les Canadiens comprennent mal le sens de l'enjeu, puisque les gens sondés croient majoritairement qu'une compensation de 4 milliards versée aux agriculteurs propriétaires de quotas pourrait suffire si l'on favorise l'abolition du système. C'est très peu, considérant l'ampleur du programme. La valeur des quotas excède présentement 30 milliards et ils servent de garants sur des prêts offerts par des créanciers, dont Financement agricole Canada, une société de la Couronne qui nous appartient. Vu le bagage fiscal et financier rattaché au système, une abolition pure et simple de la gestion de l'offre entraînerait une catastrophe.

Malgré l'incompréhension, plusieurs campagnes de séduction prévalent partout au pays.

Au Québec, l'Union des producteurs agricoles distribue même des dépliants faisant la promotion de la gestion de l'offre à des foires agricoles achalandées, partout au Québec, du jamais-vu. De plus en plus, les acteurs qui dépendent de la gestion de l'offre se mobilisent contre une menace qu'ils peuvent difficilement contrer.

Le gouvernement Trudeau se prête aussi au même jeu et joue la carte du populisme agroalimentaire. La semaine dernière, des personnes influentes du secteur ont été invitées à se joindre à un comité consultatif dans le cadre des négociations de l'ALENA, malgré le rôle tout à fait secondaire de ce comité. Le gouvernement, les producteurs, tout le monde gère le dossier de la gestion de l'offre comme une priorité nationale, même si peu saisissent bien l'enjeu de ce système. Bizarre. Pourtant, dans le domaine agroalimentaire, il existe d'autres priorités comme la main-d'oeuvre, la relève agricole, l'environnement et l'innovation.

Certes, de façon générale, les consommateurs font confiance aux agriculteurs. Pour leur franchise, leur éthique de travail et leur honnêteté, ils méritent bien ce statut. Mais lorsque l'économie, le commerce international et les discussions à venir liées à l'ALENA deviennent les points centraux des discussions, la confiance envers les agriculteurs semble prendre un rôle de second plan.

En attendant, tandis que Washington s'affaire à renouveler le pacte nord-américain, tout le monde promet la lune aux consommateurs, peu importe ce que l'on pense et ce que l'on connaît de la gestion de l'offre.

Les producteurs prônent le statu quo tout en restant nerveux, tandis qu'Ottawa défend la gestion de l'offre en avouant qu'une concession sera probablement inévitable.

En regardant les faits et le ton à Washington, il semble que nous nous dirigeons vers un autre régime, un système différent. Dommage, puisque nous n'avons jamais tenté de comprendre comment notre nation peut développer un système plus flexible, digne des temps modernes. Au lieu de choisir notre destinée, il semble que nous n'aurons peut-être pas d'autre choix que de suivre une stratégie imposée par d'autres.

« Pendant des années, la gestion de l'offre était un concept flou. Nous acceptions tous qu'il était important de la faire, sans saisir comment elle fonctionnait. Mais les choses risquent de changer avec les prochaines négociations. »

Sylvain Charlebois

L'auteur, originaire de Farnham, est doyen de la faculté de management et professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires de l'Université Dalhousie




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