Au pays du pétrole doré

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Sylvain Charlebois
La Voix de l'Est

L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a souvent été accusée d'abuser de son influence sur le cours du pétrole, la denrée la plus transigée au monde. Depuis 1960, le centre de gravité pour le marché du pétrole a toujours été le cartel du pétrole. Mais depuis quelques années, en raison d'une multitude de facteurs exogènes que l'Organisation ne peut contrôler, son autorité s'effrite. Jusqu'à un certain point, c'est un peu ce qui se passe avec le cartel de l'érable au Québec.

Le «pétrole doré» du Québec, le sirop d'érable, est lié à tout jamais à notre histoire, notre culture. La survie et la viabilité des filières acéricoles québécoises et canadiennes sont donc d'une importance capitale. Mais au Québec, où l'on retrouvait plus de 80% de la production mondiale, la volonté de faire une mise en marché collective afin de stabiliser les prix pour les acériculteurs était devenue une priorité. Il faut bien comprendre que l'acériculture est l'une des productions agricoles les plus sensibles aux variations climatiques. Plusieurs mauvaises saisons peuvent se succéder.

C'est en 2002 qu'un système de commercialisation administré, communément appelé programme mixte au Québec, fut créé pour la commercialisation du sirop d'érable. En plus du régime de quotas de production, une réserve stratégique fut établie pour cumuler les stocks durant les bonnes saisons pour satisfaire les exigences contractuelles malgré les mauvaises récoltes. Mais comme l'OPEP, ce mécanisme fort simple qui semble avoir porté fruit durant plusieurs années, commence tranquillement à démontrer ses limites.

Puisque le système québécois gonfle le prix du sirop d'érable sur le marché, d'autres juridictions en profitent. Par exemple, les producteurs américains, soutenus par un Farm Bill archigénéreux, augmentent leurs productions depuis quelques années. Le Vermont et le Maine ont augmenté leur production. Même l'État de New York produit maintenant plus de sirop d'érable que l'Ontario. Ainsi, le Québec produit maintenant moins de 70% de la production mondiale. Et d'ici 2018, un rapport suggère que cette part pourrait fondre à 63%. Depuis la création du cartel, l'influence du Québec sur les marchés mondiaux ne cesse de diminuer.

La Fédération des producteurs acéricoles du Québec affirme être victime de son propre succès. Tout indique que c'est plutôt une stratégie quelque peu nombriliste, centrée sur les besoins propres aux acériculteurs québécois qui désagrège l'influence de la Belle Province. En fin de compte, le système actuel crée sa propre compétition en gonflant de façon artificielle le prix courant, exactement comme le fait l'OPEP parfois avec le pétrole. À un prix supérieur, il devient rentable pour d'autres pays de produire. La même règle s'applique pour le sirop d'érable.

Pour empirer les choses, l'image du Québec en avait pris pour son rhume avec le fameux vol de 18 millions$ CA de la réserve stratégique de sirop d'érable, en 2012. Une histoire farfelue qui a inspiré plus d'un comédien à l'international. La réserve stratégique aujourd'hui contient environ 65 millions de livres de sirop d'érable. C'est beaucoup trop, et après un certain temps, la qualité du produit peut être compromise. À moins de faire du dumping à profusion, la Fédération fait face à un sérieux problème de surplus d'inventaires. La Fédération a déjà indemnisé certains producteurs pour qu'ils puissent prendre congé d'une saison, mais en vain. Les acériculteurs favorables au système actuel jouissent d'un prix stable et de revenus prévisibles, mais ces derniers choisissent d'ignorer une menace réelle provenant de l'extérieur du Québec.

Évidemment, pour tout cartel, il existe des dissidents, et celui du sirop d'érable ne fait pas exception. Un cartel encourage toujours le marché noir et la délinquance. Selon certaines sources, la Fédération a dépensé plus de 300 000$ en frais juridiques depuis quelques années et engage des gardiens de sécurité pour instaurer une plus grande discipline chez les fautifs. Les amendes dépassent maintenant le million de dollars. Un contrôle abusif qui fait preuve d'une intimidation point nécessaire.

Vu l'avance que le Québec a sur les juridictions limitrophes, le cartel de l'érable n'est pas sur le point d'éclater. Mais comme c'est le cas avec l'OPEP, son implosion semble de plus en plus probable.

 

Sylvain Charlebois

L'auteur, originaire de Farnham, est professeur titulaire, distribution et politiques agroalimentaires et vice-doyen du collège en management et études écononomiques de l'Université de Guelph.

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