Le défétichage

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Bernard Demers
La Voix de l'Est

Tout le monde a entendu parler du vaudou, des sorciers, des fétiches. En Haïti, alors que j'y étais en poste, le vaudou était omniprésent, pour le bien comme pour le mal, pour se protéger comme pour nuire. Il en va de même ici avec les fétiches qui peuvent être destinés à protéger leur porteur des serpents ou, au contraire, à le maudire et à attirer sur lui les serpents. Certains fétiches, dans certaines régions d'Afrique, sont en eux-mêmes des malédictions, car ils exigent des ingrédients humains pour être confectionnés; des enfants disparaissent pour que des riches qui roulent en Mercedes puissent porter un fétiche* comportant des os d'enfant censé leur éviter des accidents de la route; la modernité, quand elle n'est que technique, peut ainsi se mêler à ce qu'il y a de plus primitif dans l'âme humaine.

La parcelle où nous habitons est très africaine dans son mode de vie. Nous n'avons pas une villa isolée comme d'autres expatriés. Notre appartement donne sur un espace commun, partagé par notre propriétaire, un avocat, une famille, un autre expatrié, les employés de maison et une multitude de visiteurs et de familiers qui circulent un peu toute la journée et tard en soirée. Il y a aussi deux tortues, deux canards, neuf chiens et un chat officiel (il y a un autre chat qui hante les toits, mais qui ne participe pas à la vie de la cour). La parcelle est protégée par un fétiche enfoui quelque part. Mais, voici qu'un des chiens, en creusant au pied d'un arbre, a sorti de sous une racine un fétiche inconnu. La cour est en ébullition, tous examinent le fétiche. C'est un fétiche mauvais, un qui vise à nouer, à bloquer, à empêcher; celui qui l'a enterré en cachette veut empêcher quelqu'un de décider et d'agir, veut pouvoir mener les choses à sa guise en rendant impuissants les habitants de la parcelle.

Se posent alors deux questions: qui a placé là ce fétiche? Comment s'assurer qu'il n'y a pas d'autres objets inconnus cachés dans le but de nous nuire? Pour le qui, ce sont les employés de maison et le propriétaire qui avancent des hypothèses, lesquelles seront corroborées par l'absence continue d'un ancien familier qui ne se montre plus. Voilà qui est bien, mais qui ne règle pas tout. Si d'autres fétiches sont présents, la menace perdure. Une seule solution, il faut faire déféticher la parcelle.

C'est logique. Puisqu'il y a des fétiches malfaisants, il y a forcément des déféticheurs, de la même manière qu'il y a des contremissiles pour répondre aux missiles. Il y a aussi, selon la même logique, des fétiches malfaisants pour défaire l'effet des fétiches bienfaisants, comme il y a des espions pour empêcher les contremissiles d'intervenir. Bref, on trouve de tout dans la pharmacie des sorciers africains.

Nous avons donc fait déféticher la parcelle. Mais il ne me reste plus de mots pour vous en parler aujourd'hui. L'expérience à elle seule mérite un article. Ce sera donc mon prochain.

 

*Un fétiche n'a pas forcément l'apparence d'une petite statue comme on le pense souvent. Ce peut être du tissu attaché autour de graines, d'os, de viscères. Ou une bouteille, ou même un sac de plastique. Ce qui compte, c'est l'aspect mystérieux de la chose. 

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