Des leaders de notre société, dont des politiciens, enseignants, philosophes et autres penseurs, entretiennent le rêve d'une éducation libre de toute contrainte. Aucun droit de scolarité, le moins possible en tout cas, des étudiants qui vont au rythme de leurs choix, compliquant ainsi l'organisation et la gestion de l'espace, des cours et du personnel des institutions, une formation dispensée sans égard aux besoins de la société, mais en fonction du choix de l'étudiant seulement, de grandes entreprises qui devraient contribuer sans mot dire et sans attente, des universités dont les dirigeants seraient soumis aux diktats du monde étudiant, de certains enseignants, philosophes et politiciens. Ce qui relève de l'utopie.
Bien sûr que ce ne sont pas tous les politiciens, enseignants, philosophes et étudiants qui pensent ainsi, mais ceux qui souscrivent à ce courant sont les plus bruyants et tentent de faire croire qu'ils reflètent la volonté de tout un peuple. Bien sûr aussi qu'on ne peut et ne doit pas condamner tous ceux qui ont un discours nouveau et différent, un discours qui tend à faire progresser notre société. S'il n'y avait pas eu de discours et d'efforts en ce sens, il n'y aurait jamais eu de Révolution tranquille au Québec. Mais les arguments et les objectifs poursuivis ne sont pas tous aussi progressistes que certains le prétendent.
Ainsi, si les étudiants peuvent étudier sans frais et à leur rythme, ils n'auront aucune idée de la valeur de leurs diplômes et pourront prendre tout le temps voulu pour les obtenir. Imaginez alors les difficultés administratives pour les institutions qui doivent embaucher du personnel et organiser les cours. Et si, par exemple, des retardataires se présentent à la même session que la cohorte attendue. Il y aura toujours des cas compréhensibles, dont ceux des raccrocheurs. Mais cela prend un minimum de discipline pour faciliter l'ordre et la gestion. Et puis, les droits ne constituent pas un frein à l'éducation avec tout le soutien offert. Ils sont, pour plusieurs, un incitatif au travail de façon à assurer leur réussite.
Les étudiants devraient normalement pouvoir s'inscrire en fonction de leurs intérêts et aptitudes. Il n'y a rien de plus normal que d'entretenir des rêves et de s'organiser pour les réaliser. Mais ça donnera quoi aux collèges et aux universités de former plus de philosophes, professeurs et avocats et alors d'éventuels chômeurs si ce sont plutôt des chimistes, comptables, infirmières et techniciens dont on a besoin? On ne saurait accepter que les grandes entreprises mènent les universités, mais puisqu'elles ont des besoins, il est normal que les institutions y soient attentives et qu'elles forment alors les spécialistes requis plutôt que d'éventuels chômeurs. C'est une question de gros bon sens plutôt que d'asservissement.
Les critiques de notre système éducatif, collégial et universitaire tout particulièrement, sont sévères. On y a fait de coûteuses erreurs. Mais tout n'y est pas que dérapage et pas sûr qu'il faille tout remettre en question et permettre à n'importe qui de se mêler de la gestion de nos grandes institutions d'enseignement. C'est un monde complexe à gérer avec dextérité et expérience. Un monde qui doit faire appel à l'excellence puisqu'il doit, avec ses équipements et ressources humaines, générer la compétence. Or cela se paie et peut même provoquer des heurts. On ne saurait donc en aucun cas, sous prétexte d'égalité ou en réaction primaire, niveler par le bas.
Enfin, vrai que l'éducation n'est pas une marchandise comme les autres. C'est un bien précieux, comme la vie et la santé d'ailleurs, une valeur à laquelle chacun a droit et qui en affecte la vie. Mais l'éducation a un prix avec les transports, les locaux et les profs qu'elle exige. Il faut donc que quelqu'un paie. Ce quelqu'un s'appelle la société. Nous en sommes tous, y compris les étudiants qui doivent assumer une part à la mesure de leurs moyens. La gratuité, c'est une vue de l'esprit.