Jouer à la guerre

Rolande Filion, psychopédagogue de Québec, spécialiste du jeu,... (Archives Le Soleil)

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Rolande Filion, psychopédagogue de Québec, spécialiste du jeu, est aussi d'avis qu'il faille permettre aux enfants de faire sortir le méchant.

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(Québec) Au lendemain des attentats de janvier à Paris, les employés de la ludothèque de la commune de Saint-Mandé, tout près de l'épicerie Hyper Cacher où une prise d'otages a fait cinq morts, se sont demandé quoi faire.

Ils ont sorti des Playmobil.

Rémi Arbeau et ses collègues se sont mis à la tâche. «On a construit une maquette, d'un mètre cinquante sur deux mètres, on a créé un univers urbain, avec un immeuble, des brigands armés, on a mis en scène une prise d'otages, avec des policiers, des hélicos... Ça permettait aux enfants de revivre la scène.»

Ils ont aussi sorti les déguisements de guerriers.

«L'adulte, quand il est témoin de ce genre d'événements, a la capacité d'exprimer ses émotions avec des mots. Le jeune enfant, lui, y arrive par le jeu. Ça lui permet d'extérioriser ce qu'il a ressenti.»

C'est un exorcisme, une catharsis.

Rémi donne l'exemple de la trousse de docteur. «Quel est un des instruments les plus populaires dans la trousse? La seringue. La première fois qu'ils se sont fait piquer avec une seringue, ça a été un choc, ça a fait très mal. De pouvoir faire ça à une poupée, ou bien à un adulte, ça peut l'aider. Sinon, le choc devient tabou.»

Ce qui vaut pour un vaccin vaut pour un attentat terroriste.

J'ai joint Rémi mardi au téléphone, la ludothèque venait tout juste de rouvrir après les attentats de vendredi. Spontanément, les enfants se sont rués vers les pistolets. «On sent que les enfants sont plus nerveux, généralement. Les jeux de guerre sont populaires, les fusils aussi. Les jeunes se tirent dessus.»

Ils n'ont pas les réseaux sociaux pour se défouler.

Ils jouent aussi aux bons et aux méchants, plus que d'habitude, plus intensément. «Je tiens dans ma main le pied d'un superhéros. C'est un jouet solide, il ne s'est jamais brisé, n'a jamais bougé. Aujourd'hui, ils ont joué assez fort pour le casser.»

Rémi donne un autre exemple, un frère et une soeur dont le père avait menacé la mère avec un couteau. Devant leurs yeux. «Ils ont pris les couteaux dans la cuisinette et ils se sont courus après. On les a laissé faire. Ils avaient besoin de ça, de revivre cette scène-là pour comprendre ce qu'ils avaient vécu.»

Rémi et ses collègues cherchent encore quoi faire pour aider les enfants à exorciser ces nouveaux attentats.

Rolande Filion, psychopédagogue de Québec, spécialiste du jeu, est aussi d'avis qu'il faille permettre aux enfants de faire sortir le méchant. «Doit-on les laisser jouer? Oui! Il est pertinent de laisser les enfants jouer ces mises en scène sans les interrompre, de les laisser jouer en paix à leur petite guerre d'enfants, puisqu'ils cherchent à travers leurs outils d'enfance à évacuer et à comprendre ces situations dramatiques.»

Ils transposent le monde, tel qu'ils le voient.

C'est le plus triste dans tout ça.

Le jeu peut aussi servir aux rapprochements, Rémi en a été témoin, en janvier. «Il y avait des enfants juifs qui faisaient un jeu de construction. La construction est tombée et une mère arabe s'est levée pour les aider, pour les aider à reconstruire. La mère arabe et la mère juive se sont fait un sourire.»

Comme le chante Leonard Cohen, «That's how the light gets in», c'est de cette façon que la lumière perce.

Mais le monde n'est malheureusement pas un jeu.

Pendant que les enfants essayent de comprendre les guerres d'adultes, les Français essayent de ne pas céder à la panique. «Ou bien on se protège et on ne fait plus rien ou bien on continue, mais avec la peur. Après les attentats de janvier, on ne s'imaginait pas que ça allait revenir... Qu'est-ce qui nous attend maintenant?»

La peur est là, qu'on le veuille ou non, même si on exhibe de grandes banderoles avec «même pas peur» écrit dessus.

Et ça, les enfants le sentent aussi.

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