Pièces de collection

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Isabelle Gaboriault
La Voix de l'Est

- Madame Brodeur, comme je ne l'ai pas pris en note hier, pourriez-vous me donner le numéro de téléphone de mon grand-père?

Cette scène surréaliste s'est passée pas plus tard que vendredi dernier.

Mon grand-père maternel, je ne l'ai pas connu. Quand je suis née, en 1975, il nous avait quittés depuis déjà quelques années.

Son numéro de téléphone n'allait donc pas m'être très utile. Surtout qu'il appartient à une époque où les indicatifs régionaux, voire les numéros à sept chiffres, n'existaient pas encore.

Pas grave. Je voulais juste l'avoir. Ma motivation était la même que celle de Jean-Guy Deschambault, grand collectionneur de téléphones, que je venais tout juste de rencontrer.

Je vous raconte son histoire cette semaine en pages 6 et 7 de l'hebdo Le Plus.

Lui, ce qu'il aime, c'est de posséder et de prendre soin de tous ses appareils. Pensez au téléphone que vous utilisiez en 1962 ou encore en 1983, il l'a dans son sous-sol. Un bottin téléphonique de 1956? Il l'a lui aussi. Par exemple, la combinaison pour joindre mon grand-père était aussi inusitée que son prénom. Pour appeler Odilon, il fallait composer le FR-22 409.

Ce numéro, je l'ai découvert dans un bottin intact datant de 1955. Le document ancien stipulait qu'il habitait rang Papineau, alors que sa ferme s'élevait en vrai dans la Grande-Ligne. Des détails. Dans le temps, on ne s'enfargeait pas dans les fleurs du tapis uni. C'était l'époque où les gens d'un même chemin de terre se trouvaient tous sur la même ligne en même temps. Tous pouvaient donc intervenir dans les conversations des voisins ou encore écornifler la vie privée des autres en silence.

Facebook n'a rien inventé!

En allant rencontrer M. Deschambault, jamais je n'aurais pensé faire une telle découverte. Juste avant, à la vue d'un gros téléphone beige à roulettes, l'incident qui m'a valu la moitié d'une dent en moins était soudainement remonté à la surface.

L'appareil, au combiné lourd et massif, trônait fièrement dans notre salon au milieu des années 80. J'avais 11, 12 ans, alors que ma soeur en avait 6 ou 7. Je parlais avec mon père au téléphone quand, avec ses grands yeux bleus, elle est venue me sommer de lui «passer». Pendant que je tirais le combiné de mon bord en disant «Non!», elle tirait du sien en hurlant «Oui!» Après trois, quatre mouvements de va-et-vient énergiques, Ping! , c'est ma palette gauche qui a absorbé le coup.

C'est donc nostalgique, surprise et un peu peinée que je suis revenue au bureau ce jour-là. Ces milliers de téléphones, combien de conversations avaient-ils transportées ? Combien de naissances avaient-ils annoncées? De décès?

Ont-ils davantage porté de bonnes ou de mauvaises nouvelles? Et la suite?

Qu'adviendra-t-il de tous ces appareils le jour où Jean-Guy Deschambault ne répondra plus à l'appel?

J'ai en croisé des collectionneurs au fil des années. Un qui accumulait des chaises. Une qui adorait les anges. Un autre qui se passionnait pour la radio. Chaque fois, la passion occupait leur tête, leurs temps libres, le rez-de-chaussée de leur maison ou leur sous-sol au grand complet.

Et derrière tous ces artéfacts, toujours de l'argent, de l'énergie, du temps, mais pas de relève.

«J'm'arrête pas à penser à ça», m'a lancé l'homme de 83 ans.

C'est sans doute la meilleure façon de voir les choses.

M. Deschambault, vous êtes un joyeux numéro!

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