1985, un samedi

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Isabelle Gaboriault
La Voix de l'Est

Au terme d'une journée qui nous a ramenées 30 ans en arrière le week-end dernier, mon amie Mai a décrété qu'elle ne s'habituerait jamais à voir la cantine Aux Fritons à droite de la rue Principale quand on descend vers Saint-Césaire plutôt qu'à droite quand on monte à Granby, là où enfants, nous avons mangé plus de patates frites que le prescrit le Guide alimentaire canadien pour une vie.

Car oui, nous, Abbotsfordiens d'origine, sommes toujours montés vers l'est et descendus vers l'ouest par la 112, et ce, depuis que le mont Yamaska se dresse au coeur du village. Il y a sans doute quelque chose dans l'eau de Saint-Paul, dû à l'arrosage des pommiers, qui a fait naître en nous cette géolocalisation...

Ce surplus de nostalgie municipale est monté en nous samedi alors que Mai et moi étions invitées au mariage d'une amie d'enfance; Mylènepaquette. Mai est la seule personne au monde obligée de toujours épeler son prénom composé de seulement trois lettres. Mylène, elle, est de ceux dont la fusion du prénom et du nom de famille est inévitable tellement c'est fluide. Impossible de la nommer à moitié.

- C'est qui la fille qui se marie en fin de semaine?

- Mylènepaquette!

Filles des propriétaires du mythique Fritons - pour des burgers-cuits-sur-charbon -, Mylène jouissait d'une très grande popularité dans le village. En plus, elle a été la première à avoir une piscine, un Nintendo et des cassettes VHS. Comme elle était le bébé de la famille, on chantait et dansait sur 99 red ballons de Nena qu'on faisait jouer en boucle avant le retour de sa grande soeur Sophie. Parfois, on poussait même l'audace jusqu'à jouer dans la chambre de sa frangine.

On aimait vivre dangereusement!

Avec Mylène, c'était toujours la fête. On mangeait à la cantine. On buvait du Vico en quantité industrielle et ses parents nous amenaient parfois chez «Québon», à Granby, pour engloutir des sundaes au caramel-avec-des-peanuts.

Au-delà de notre relation culinaire, côtoyer Mylène c'était comme de jouer avec des garçons: pas compliqué et actif. Elle était le tomboy de la bande. Être avec elle amenait son lot de surprises. On avait du fun. Malgré tout, je ne compte plus les fois où nos mères ont séché nos larmes parce que les deux autres filles avaient décidé de jouer «juste-toutes-les-deux». Il y a des semaines où le triangle que nous formions Mylène, Mai et moi était plus souvent isocèle qu'équilatéral...

Mais notre amitié a été plus forte que nos chicanes, car notre petit garçon manqué aux cheveux d'ange en a gardé un assez bon souvenir pour espérer nous voir à ses noces. Plus de 25 ans séparaient notre trio de sa dernière rencontre.

C'est donc avec une petite nervosité que Mai et moi, habillées en femmes pour l'occasion, avons pris place dans l'église pour voir notre amie vivre ce grand jour. Le deuxième plus beau après la naissance de son fils Benjamin, son portrait tout craché.

Pendant que Mylènepaquette pleurait sa vie (de joie) devant l'autel à côté de son Christian, nous, dans notre banc, on s'est rappelé que notre dernière visite conjointe dans ce lieu remontait à notre confirmation: Mai avec sa permanente et moi avec une robe blanche que je n'allais clairement jamais reporter. Des souvenirs, des lieux et des visages qui nous ont confrontées au fait que la vie passe vite en chien.

Mai et moi allons avoir 40 ans cet hiver. Que Mylène nous réunisse ainsi, alors qu'il planait sur le village une douce odeur de pommes et de feuilles d'automne, nous a chamboulées un brin.

Avant de rejoindre les mariés et le reste des invités après la célébration, on a fait une petite tournée de Saint-Paul. Une espèce de minipélerinage. Mai s'est arrêtée devant la maison où elle a grandi. Avant, je lui avais fait (re) visiter la mienne. Elle s'est lancée dans son laïus sur la localisation du Friton pendant que moi, perdue dans mes pensées, je me disais à quel point nous avions eu une belle enfance dans ce petit bled au pied de la montagne. De bons parents, de bons amis, de bons voisins et un bon milieu. Des ingrédients qui ont contribué à ce que nous sommes toutes trois devenues aujourd'hui.

Mylène et Christian, merci pour ce voyage dans le temps.

Les filles, on remet ça n'importe quand devant une poutine, unsteamé moutarde et une croustade aux pommes. 

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