Un duo qui a vraiment du chien

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Isabelle Gaboriault
La Voix de l'Est

Le gars se nommait Simon Beauregard. Un nom prédestiné.

Il en était à sa cinquième ou sixième participation à l'événement - il n'était pas certain -, mais il se rappelait clairement avoir un jour atteint la troisième position en compagnie du coureur automobile Bertrand Godin.

Après seulement cinq minutes à fraterniser avec lui, j'estimais nos chances de remporter le Défi Vision à environ 295%! Ah oui, comme si ce n'était pas assez, on partait en septième position. Quand même.

Pour ceux qui ignorent encore ce qu'est le Défi Vision, vieux de 28 ans, il consiste en une course folle où un non-voyant se trouve derrière le volant d'une voiture le temps de faire dix tours de piste à l'Autodrome de Granby, guidé par la voix d'un copilote voyant.  Le tout au profit de la Fondation MIRA.

Ce soir-là, dans la Mazda grise # 26 au pare-chocs chambranlant et affichant les couleurs de La Voix de l'Est, Simon, 31 ans, agissait comme pilote, et moi, trop jeune pour mourir, j'occupais le siège du copilote.

- Tu te sens comment toi, mon Simon, à l'idée de prendre le volant?, que je lui ai demandé en tentant d'étouffer le bruit de mes genoux qui s'entrechoquaient. Un vieux tic...

- Très bien, qu'il m'a répondu dans un calme déconcertant. J'ai hâte. On va avoir du fun. On y va dans le fond tout le long!

J'ai pensé partir à la sauvette. Surtout après avoir croisé François Bonnardel, un copilote d'expérience. «Isa, c'est un derby de démolition!, m'a avoué mon beau député. Tu vas voir, ça brasse, pis ça fesse.»

Je me suis parlé tellement fort intérieurement avant d'entrer en piste...

Mon pilote aux yeux d'un vert clair rare avait perdu la vue à l'âge de sept ans à la suite d'une tumeur qui a comprimé son nerf optique. Le noir total. Malgré l'épreuve, Simon a fait des études universitaires en communication. Aujourd'hui, guidé par son chien Amos, il travaille pour la Fondation MIRA. 

En lisant le bonheur sur son visage quand il a agrippé le volant en faisant vrombir le moteur de notre guimbarde, mon stress s'est transformé en détermination. Nous allions nous amuser tout en respectant le plan que nous avions méticuleusement mis de l'avant: tourner à droite quand je dis «À droiiiiite!» et tourner à gauche quand je dis «À gauuuuche!» Le tout «mollo». 

On a finalement formé une équipe du tonnerre. Ça m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir remporté le prix pour le duo le plus agile sur la piste. On contournait tout (la plupart du temps) aisément. De vraies gazelles. Ça devait être beau de nous voir aller, que je me disais, des yeux tout le tour de la tête. On était en contrôle, malgré les accrochages, les quatre bumpers agrippés sous notre bolide, la boucane qui s'échappait du capot et le quart de nos roues encore sur le caoutchouc.

Convaincue qu'il ne nous restait que quelques mètres avant de franchir le drapeau à damier, j'ai suggéré à Simon de ralentir la cadence histoire qu'on se faufile dans ce qui ressemblait à un cimetière de tôle et de plastique tordus. 

BANG! Notre course a finalement pris fin dans la porte d'une minivan.

Déçu, Simon tentait de redonner vie à notre bagnole, alors dans un état lamentable et désolant, en klaxonnant, en jouant avec le bras de vitesse et en tournant la clé dans le contact nerveusement. «On n'a pu de gaz!»

«Non, non Simon. C'est juste que notre char est complètement détruit et qu'il fume depuis deux tours, que je lui ai dit. Tu as été super bon! Le meilleur! J'te l'dis, s'il ne nous avait pas lâchés, on finissait dans les quatre premiers.»

Immobilisés depuis un bout, BADANG!, un pilote qui ignorait que la course était terminée a fini la sienne dans notre coffre. L'impact a été si violent que notre radio - plus ou moins pratique dans les circonstances - a été éjectée du pare-brise! Partir de là avec un mal de cou, ça faisait partie du deal finalement.

Qu'à cela ne tienne. Comme ma porte n'ouvrait plus, je suis sortie de notre charrette par la fenêtre. J'avais survécu au Défi Vision. Simon et moi avions fait (dans ma tête) au moins neuf tours 3/4 de piste et je sortais par la fenêtre, triomphante, comme le font les vrais pilotes. Je me sentais BIG!

Vous dire ma déception quand j'ai reçu notre classement. 

Selon leurs calculs, Simon et moi avons terminé 31es sur 40 après avoir complété quatre tours. QUATRE? J'en croyais pas mes yeux. Je pense déposer un protêt.

Surtout que mes fans dans les gradins sont convaincus, comme moi, que nous en avons fait au moins le double. Sept minimum. C'est nébuleux.

La prochaine fois Simon, crois-moi, je vais mieux voir à nos affaires.

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