Un autre regard sur le Japon

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Atteint d'un handicap visuel, Jean Royer revient d'un voyage au Japon. Il croit que le Québec devrait s'inspirer du pays pour l'accessibilité et les infrastructures adaptées aux personnes handicapées.

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Marie-Élise Faucher
La Voix de l'Est

(Granby) Jean Royer n'a que de bons mots pour le Japon. «C'est la plus belle place au monde!» affirme le non-voyant, bien connu à Granby. De retour d'un périple de 3 semaines au pays du Soleil-Levant, il a pu constater à quel point Tokyo et les villes de province sont adaptées aux personnes atteintes d'un handicap visuel. Il est même d'avis que Québec devrait s'en inspirer pour élaborer une politique nationale. Incursion dans un voyage culturel... et sensoriel.

La cécité de Jean Royer ne l'a jamais empêché de voyager. Pour la troisième fois, son accompagnateur et complice, Paul-André Beauregard, partait avec lui. Plusieurs raisons les ont menés à choisir le Japon comme destination. Ils éliminaient d'emblée l'Europe, Jean Royer la connaît par coeur. L'Afrique? Déjà visitée. «Les aveugles ne sortent pas là-bas», se souvient d'ailleurs le Granbyen.

S'ils ont choisi un pays aux commodités facilitantes pour les personnes atteintes d'un handicap visuel, c'est d'abord leur philosophie bouddhiste qui les a guidés vers l'Asie. «C'est plus smooth», dit Jean Royer, comparant avec le christianisme. «Il n'y a pas de réprimande sévère, c'est vivre et laisser vivre en respectant l'autre.» Cette approche humaniste, l'homme de 64 ans l'a acquise en étudiant la psychosociologie. Il avait déjà perdu la vue lorsqu'il a décidé de s'inscrire à l'université. Après une maladie congénitale héréditaire additionnée d'un cancer, voilà que la vie lui enlevait sa conjointe. «Ça a provoqué chez moi toute une remise en question», évoque Jean Royer. «Où est-ce que je me situe sur la planète, comment est-ce que les gens vivent et comment moi je vis?» Ces questions ont germé dans son esprit jusqu'au jour où, fruit du hasard ou karma, il a fait la rencontre de Paul-André Beauregard, un informaticien venu réparer son ordinateur. «Je lui ai demandé s'il voulait devenir mon guide et il a accepté», explique tout bonnement Jean Royer. Ensemble, ils ont visité l'Ouest canadien et New York avant de jeter leur dévolu sur l'Asie.

«Je ne voulais pas respirer l'air pollué de la Chine», commente Jean Royer. Pour un non-voyant, le sens de l'odorat est effectivement capital. La fumée de cigarette dans les restaurants ressort d'ailleurs comme le seul point négatif du voyage.

Toute une préparation était nécessaire avant le grand départ du 4 avril. Jean et son accompagnateur se sont documentés, ils ont beaucoup lu afin de planifier leur aventure. Une chose était claire: ils éviteraient les pièges à touristes. «On n'est pas du type voyage organisé», avoue Paul-André. «Nous ce qui nous intéresse, c'est de voir les vraies choses.» Le choix du verbe est évocateur: comment est-ce qu'on arrive à «voir» les vraies choses quand on est aveugle?

«Je me fie beaucoup au son», dit Jean Royer, enchaînant avec le moment marquant de son voyage. «On a assisté à un baptême bouddhiste. Il y avait de la musique, ça chantait, ça criait...» Le Granbyen se rappelle du contraste avec l'atmosphère habituellement si paisible du Japon. C'est le silence, dit-il, qui l'a le plus marqué des villes de la péninsule. Jean Royer relève tout de même l'abondance de feux de circulation sonores. «Il y en a partout! À Granby, je suis l'instigateur des seuls qu'il y a», poursuit-il, rappelant les démarches qu'il a entreprises avec la Ville il y a une trentaine d'années pour doter les feux d'indications sonores. À Tokyo, tous les ascenseurs verbalisent les étages. Les trottoirs aussi sont pensés pour que les personnes aveugles arrivent à s'orienter, grâce à une bande de pavé tactile. «Il y a deux sortes de textures. La rainure indique une direction et les points indiquent une intersection importante», explique Paul-André. Avec le transport en commun adapté, tous les aveugles se déplacent seuls au Japon, selon les voyageurs.

Ce qui est loin d'être le cas ici, constate Jean Royer, qui lance un appel à la Ville. «Quand ils vont refaire les trottoirs, quand ils vont refaire les coins de rue, pourquoi ne pas mettre une bande en relief pour indiquer que ça s'en va à un arrêt d'autobus, par exemple?» Il croit que le réflexe devrait être développé pour toutes les nouvelles infrastructures. «Ils ont installé une toilette publique au marché sur la Place Johnson. Je ne sais même pas elle est où!» Même combat pour les hôpitaux, où on lui demande de «suivre la ligne verte». Une bande tactile serait la bienvenue.

En attendant, Jean Royer peut compter sur l'aide de son accompagnateur, qui lui a été malgré tout essentielle en terre japonaise. Au restaurant, par exemple, Paul-André se fiait aux images pour comprendre le menu et le décrire à Jean. Il faisait de même avec les paysages et les attraits visités, décrivant les temples, les rizières, la forêt de bambous avec précision. En plus d'utiliser un vocabulaire riche, un bon accompagnateur doit avoir le sens de l'observation, croit Paul-André. Il donne un exemple des détails qui lui ont permis de constater l'extrême propreté des lieux. «Tu vois quelqu'un sortir d'un édifice en rénovation, il ramasse un chiffon et prend le temps de s'essuyer les deux pieds pour enlever la poussière de plâtre avant de marcher sur le trottoir... Là-bas, il n'y a pas de poubelles à l'extérieur. Les gens sont responsables, ils jettent leurs déchets à l'intérieur des édifices», raconte-t-il, admiratif. En plus de décrire ce qu'il voyait, Paul-André était sensible aux autres sens de son ami. «Des fois je le taquinais. Je le changeais de place exprès pour que le vent lui apporte le parfum des cerisiers en fleurs», s'amuse le guide.

Une attention que Jean Royer appréciait. D'ailleurs, les deux acolytes ont été surpris de la générosité du peuple japonais. «Les gens se donnaient beaucoup de mal à vouloir que je comprenne», dit Jean Royer. «Dans leur culture, c'est un peuple très avenant envers les autres, toujours serviable. Quelqu'un qui voit ne fait pas attention à ces choses-là. Moi ça me marque», ajoute-t-il.

Est-ce qu'il est plus facile pour un aveugle d'habiter au Japon qu'ici? «Oui», répond Jean Royer sans hésiter. «J'ai hâte que le Québec ressemble au Japon au niveau de l'accessibilité», dit-il. Le Granbyen rappelle l'article 56 qui demande aux municipalités de mettre en place le plus d'adaptations possible. «Mais mon Dieu que ça ne va pas vite!» commente-t-il. Son rêve ultime serait que Québec adopte une politique nationale. «J'inviterais nos décideurs à aller faire un tour au Japon et à emprunter leur modèle d'adaptations physiques pour faciliter la vie aux personnes handicapées. Pas seulement aux aveugles, aux personnes handicapées.» Même s'il souligne l'effort de la Ville de Granby pour se moderniser, Jean Royer croit qu'il y a encore beaucoup de chemin à faire côté sensibilisation. «J'aimerais que les gens soient un peu plus courtois envers les personnes handicapées, comme je l'ai vécu au Japon».

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