Portrait d'une société qui se perd

À la lueur des derniers événements survenus à... (Yves Renaud)

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À la lueur des derniers événements survenus à Québec il y a une semaine, la dernière création de Christian Bégin, Pourquoi tu pleures?, s'avère plus désarmante que jamais. La pièce sera présentée mardi au Palace de Granby; il s'agit de la dernière représentation de la tournée du TNM.

Yves Renaud

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Marie-Ève Lambert
Marie-Ève Lambert
La Voix de l'Est

On connaît tous le petit penchant hédoniste de Christian Bégin, qui enfile les verres de vino et jase de bonne bouffe sur le plateau de Curieux Bégin depuis 2007. On connaît moins, par contre, son côté artiste conscientisé, préoccupé par les enjeux de société. C'est au théâtre, surtout, qu'il ouvre les valves de son désarroi et se permet une prise de parole et de conscience d'une justesse effrayante. À la lueur des derniers événements survenus à Québec il y a une semaine, Pourquoi tu pleures ? , la dernière création des Éternels pigistes, collectif dont Christian Bégin est l'un des membres fondateurs, s'avère plus désarmante que jamais.

« Pour la première fois, on a décidé de couper des phrases du texte lors de notre représentation à Trois-Rivières cette semaine. Par souci de décence, parce qu'on était encore trop proche de la tragédie survenue dans cette mosquée... parce qu'on éprouvait un grand malaise », laisse d'ailleurs savoir l'auteur de la pièce, qui y tient aussi un rôle.

Ces phrases retranchées au montage, ce sont celles d'un père - interprété par Pierre Curzi - dont les propos se rapprochent des Donald Trump de ce monde. Des propos racistes, surtout envers les musulmans. « Un discours qu'on entend malheureusement de plus en plus souvent », souligne Bégin. « On a de plus en plus d'exemples troublants de la montée de la haine et du mépris. »

Savoir... et ne rien faire

La pièce pourrait se résumer à une famille qui se déchire autour du partage de l'héritage de ce père, mais ce serait là ne prendre en considération que le premier degré. Ce serait ne pas connaître la dramaturgie des Éternels pigistes, qui dressent dans chacune de leurs créations depuis 20 ans le portrait d'une société qui se perd. « Pourquoi tu pleures ? , c'est ma pièce la plus politique », constate d'ailleurs celui qui en a écrit trois autres avant celle-ci. « J'y relève beaucoup de préoccupations qui m'habitent. »

« Mais c'est surtout une réflexion sur notre silence face à tout ce que l'on sait (voir son Mot de l'auteur en encadré), reprend-il. On sait, mais on ne fait rien. On dirait qu'on n'est pas prêts à faire ce qu'il faudrait pour réellement changer les choses. Changer le monde, ça implique de renoncer à un certain confort. Je pense qu'on n'est pas prêts à ce renoncement parce qu'on ne souffre pas assez collectivement pour se soulever. »

Christian Bégin s'inclut dans ce constat alarmant. « Je n'ai pas de réponses, j'ai beaucoup plus de questions. C'est pour cette raison que j'écris, que je vais continuer à écrire. C'est là que je trouve l'espace et la liberté pour une prise de parole. Je ne suis pas toujours dans la rue à manifester, mais je vais au moins écrire, tenter de susciter des réflexions. C'est un peu la vocation du théâtre que d'être le miroir de notre société. »

Si Pourquoi tu pleures ? est qualifiée de pièce « coup de poing » qui soulève beaucoup de questions et place le public devant un tableau inconfortable, elle n'en offre pas moins quelques éclats de rire, avertit néanmoins l'auteur. « On rit parfois jaune, parfois de façon grinçante, mais parfois aussi de façon très franche. Il le faut : sinon, ce serait insoutenable à recevoir. »

Dernière... et suite

La pièce sera présentée au Palace de Granby mardi, dernière représentation de la tournée du TNM. Une deuxième tournée de la pièce est toutefois envisagée pour 2018, glisse Christian Bégin, sans pouvoir assurer quoi que ce soit pour l'instant.

Ce qui est sûr, toutefois, c'est que Pourquoi tu pleures ? est la dernière création des Éternels pigistes. « On n'a plus la force, l'énergie et surtout l'envie de reprendre à chaque fois le bâton du pèlerin et de recommencer à zéro tout le processus de demandes de subventions... malgré 20 ans d'existence ! », dénonce-t-il.

Il cite en exemple la précédente pièce du collectif, La Mort des Éternels, qu'ils ont présenté 28 soirs... sans jamais gagner un seul sou de salaire !

Christian Bégin n'en a toutefois pas fini avec ses personnages de Pourquoi tu pleures ? . Il compte bien les ramener dans un scénario de long métrage ou un roman. « On a effleuré l'histoire derrière chacun dans la pièce, mais sans jamais creuser leur passé... J'aimerais bien m'y attarder. Je me laisse la porte ouverte pour voir quelle formule entre le livre ou le cinéma sera la meilleure. »

Envie d'y aller?

Quand: le mardi 7 février à 20 h

Où: au Palace de Granby

Distribution: Christian Bégin, Marie Charlebois, Sophie Clément, Pierre Curzi, Pier Paquette et Isabelle Vincent

Mise en scène: Marie Charlebois

Auteur: Christian Bégin

Billetterie: www.ovation.qc.ca

Mot de l'auteur*

On le sait tous !

On sait tous que ce monde est corrompu jusqu'à la moelle. On sait les paradis fiscaux, les ventes d'armes, le pétrole sale, le trafic d'humains, les peuples autochtones bafoués, l'obsolescence programmée... On sait que le Canada vend des armes en Arabie Saoudite et est un « ami » de ce régime despotique et moyenâgeux. On sait que d'un côté on travaille pour les droits de l'homme et de l'autre on s'en moque. On sait que rien ne sortira de toutes les conférences planétaires sur l'environnement. On sait que le système d'octroi des contrats publics dans le milieu de la construction est corrompu, mais que personne ne sera blâmé ou inquiété d'une quelconque façon.

On sait ça.

On sait que nous sommes abusés, qu'on nous ment, qu'on ne se soucie EN RIEN de nous, de nous collectivement, de la suite du monde ; le « bien commun » et le partage équitable de la richesse n'existent pas vraiment. On sait que, dans ce simulacre de démocratie, nous ne faisons qu'élire nos maîtres qui, ravis, méprisant notre docilité, se partagent le monde entre eux.

On sait ça...

Et on pleure sur le monde comme on pleure sur soi... parce qu'on ne fait rien. On n'ose pas ou on abdique, persuadés que la tâche est impossible à accomplir, qu'on n'y peut rien anyway... C'est le triomphe apocalyptique et suicidaire - sinon criminel ! - du confort et de l'indifférence...

On sait ça.

Je le sais aussi...

Je sais pas quoi faire avec ce que je sais...

Alors j'ai écrit « ça » ... Pour ne pas en parler directement... Pour écrire l'histoire d'une famille qui, comme un miroir du monde, s'abîme sur « un récif acéré qui n'offre rien de bon » ... (Je ne pensais jamais citer Philippe Couillard... !)

[...]

On fait du théâtre... C'est déjà ça d'pris...

CHRISTIAN BÉGIN

*Mot de l'auteur publié dans le dépliant du programme de la soirée

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