«J'ai grandi dans un atelier. Disons qu'à ma première journée de travail, il y a bien des choses que mon père n'avait pas besoin de m'expliquer», dit-il, en avouant que les choix de carrière étaient assez limités à l'époque.
C'est donc sur le tas, dans l'entreprise familiale, qu'il a développé son art. Un parcours autodidacte ponctué de quelques stages dans de grands ateliers montréalais, dont celui du couturier Raoul-Jean Fourré.
Parallèlement à l'apprentissage de son métier, le jeune Gamache se fait un point d'honneur d'élargir ses connaissances. Il suit des cours d'anglais, de solfège, de gestion, «et même un cours d'esthétique avec Madeleine Arbour pour apprendre l'harmonie des couleurs», raconte-t-il.
De bouche à oreille, Jean Gamache se taille rapidement une bonne réputation. Étroitement secondé par sa conjointe Diane Martel - qui s'occupe de la clientèle féminine -, il travaille d'arrache-pied, jamais moins de 60 heures par semaine, six jours sur sept.
Encore aujourd'hui, à 68 ans, il n'a pas ralenti la cadence, et ce, même si huit personnes sont à son emploi. En fait, en 55 ans de carrière, Jean Gamache n'a jamais manqué une seule journée de travail. «Je fais encore autant d'heures parce que j'aime ça. Je fais de belles rencontres. J'aime le monde», lance le Granbyen.
Figée dans le temps, sa jolie boutique du centre-ville respire le classicisme avec son salon double, ses plafonds hauts et ses boiseries anciennes. Au mur, des échantillons de tissus parfaitement alignés; sur les tables, d'élégantes cravates, des accessoires et beaucoup de magazines pour s'inspirer. Même son petit atelier, dans l'arrière-boutique, a bien peu changé au fil des ans. Tout y est encore fait à la main, de façon traditionnelle.
«Si mon grand-père revenait ici, il n'aurait aucun problème à s'adapter. C'est un métier artisanal. On n'a pas les moyens d'acheter des machines spécialisées ou des grosses presses», fait remarquer le tailleur, qui se rend encore à Montréal chaque semaine pour faire presser les habits confectionnés chez lui.
Le prix pour un complet sur-mesure? «Entre 800 $ et 1000 $, indique M. Gamache. Mais ça demande 40 heures de travail!»
Quant aux modèles offerts, il n'y a pas de limites. Lui et ses employés peuvent reproduire tout ce qu'on trouve dans les catalogues et les revues.
Longévité
Il attribue d'ailleurs l'exceptionnelle longévité de son commerce à sa capacité de s'adapter aux tendances et d'évoluer avec le marché. Et avec ses clients. «Ce sont eux qui nous poussent à rester à la fine pointe. Et il faut absolument suivre les grandes maisons comme Boss, Armani, Brioni... Ce sont des références.»
Il donne l'exemple du retour, il y a un an et demi, de la confection de l'habit sur toile, fabriqué à la main. Une technique plus longue et plus difficile, mais que les clients réclamaient.
Et qui sont-ils, ces hommes, qui peuvent parfois lui commander deux, trois, quatre complets à la fois? «Des courtiers en valeurs mobilières, des comptables, des professionnels, des hommes d'affaires. Environ 90 % viennent de Montréal», dit-il.
Jean Gamache habille aussi de nombreux personnages publics, comme l'ancien premier ministre français Alain Juppé, le célèbre architecte Moshe Safdie (Habitat 67), Lucien Bouchard, Pierre Karl Péladeau... Parfois, M. Gamache se rend directement à Montréal pour les rencontrer, mais il n'est pas rare qu'eux-mêmes fassent un arrêt à sa boutique de la rue Principale pour le choix des tissus, les mesures ou les essayages.
Mais on le sent réticent. Faire l'étalage de sa célèbre clientèle n'est pas son genre. «Pour moi, c'est aussi important de faire l'uniforme d'un garçon des Petits Chanteurs de Granby...», laisse-t-il tomber simplement.
Bref, les affaires vont bien. La demande est si forte que Jean Gamache doit refuser des clients. «On ne peut pas prendre tout le monde; on est limités.»
En fait, avoue l'artisan, la concurrence est inexistante dans ce créneau de marché. La seule compétition vient surtout des bas prix offerts dans les magasins à grande surface, dit-il. Mais ici, on compare des pommes à des oranges, devrait-il ajouter.
Gamache fils
Il y a quelques années, une quatrième génération de Gamache a embrassé le métier de tailleur. Le fils de Jean Gamache, Jean-Sébastien, fait maintenant sa marque à Montréal. «Je voudrais travailler jusqu'à 75 ans, puis, à ma retraite, j'aimerais bien aller lui donner un coup de main.»
Tailleur un jour, tailleur toujours. Jean Gamache a encore la flamme. «J'aime ce métier, car à partir d'une matière, on crée un produit fini assez complexe. Un peu comme un sculpteur.»
Abonnez-vous à La Voix de l'Est