Dossier datant des années 70: allégations de pédophilie au Collège Mont Sacré-Coeur

Le Collège Mont Sacré-Coeur, dirigé de façon laïque... (Alain Dion, La Voix de l'Est)

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Le Collège Mont Sacré-Coeur, dirigé de façon laïque depuis 2004, se trouve mêlé à une demande d'action collective en lien avec des agressions sexuelles qui auraient été commises entre ses murs dans les années '70.

Alain Dion, La Voix de l'Est

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Jérôme Roy
La Voix de l'Est

(Granby) Un homme de 56 ans prétend avoir été agressé sexuellement à plus de 300 reprises par un Frère alors qu'il fréquentait le Collège Mont Sacré-Coeur dans les années 70. Le 28 septembre dernier, il a officiellement demandé à Cour supérieure d'autoriser une action collective à l'endroit des Frères du Sacré-Coeur, du Collège Mont Sacré-Coeur de Granby, de la Corporation Maurice-Ratté et des oeuvres Josaphat-Vanier.

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«Ce qui est le plus important pour vos lecteurs, c'est qu'ils soient complètement à l'aise en nous appelant, et on va les écouter. Ils peuvent communiquer avec des avocats gratuitement et de manière complètement confidentielle. Si c'est le message qu'ils obtiennent, c'est le bon message», affirme Me Robert Kugler.

L'homme - qui n'est identifié que par la lettre A dans le document remis à la Cour supérieure - prétend avoir été agressé «de façon systématique» entre l'âge de 13 et 15 ans par le Frère Claude Lebeau. En plus de vouloir intenter une action collective, «A» réclame aussi la somme de 1,2 M$. Plus précisément, il demande 450 000$ en dommages-intérêts pour compenser sa souffrance, 250 000$ pour ses pertes pécuniaires incluant les déboursés pour ses thérapies passées et à venir, de même que 500 000$ en dommages-intérêts punitifs et exemplaires.

C'est le cabinet Kugler Kandestin S.E.N.C.R.L. qui représente le requérant dans la cause. Selon Me Robert Kugler, qui a travaillé sur d'autres dossiers similaires, la somme est dans les normes.

«Souvent, nous réclamons de tels montants. [...] Nous recherchons toujours à obtenir une compensation importante pour les [requérants], qui ont été victimes de torts extrêmement difficiles et qui ont soufferts beaucoup.»

Quant à lui, le directeur des communications au Comité des victimes de prêtres Carlo Tarini, explique qu'il n'est pas rare de voir ce genre de dossier surgir plusieurs décennies après les faits reprochés.

«Dans les principes judiciaires, il y a l'incapacité d'agir. C'est-à-dire que l'on comprend que ce jeune homme-là n'en a jamais parlé à ses parents, à sa famille, [à ses proches]; qu'il est incapable de le faire. Mais à un moment donné, selon les psychiatres qui traitent des cas semblables et des psychologues, ça peut débloquer.»

Un garçon timide et renfermé

Dans le document légal, on raconte que «A» est entré au Collège Mont Sacré-Coeur en 1972 pour y entreprendre sa deuxième secondaire en tant que pensionnaire. Ses parents avaient alors une «confiance aveugle» envers la Congrégation. La première année d'études s'est «bien déroulée», mais en troisième secondaire, «A» a été transféré de l'Aile des juniors à l'Aile des séniors. C'est là que tout aurait commencé.

Le Frère Claude Lebeau, qui assumait alors la direction et la discipline des élèves de troisième et de quatrième secondaire, supervisait également les cours donnés à ces élèves et surveillait leur dortoir. Environ un mois après la rentrée, il aurait invité «A» à le rejoindre dans sa chambre en soirée. Le Frère Lebeau se disait préoccupé par la timidité de «A» et affirmait avoir une solution pour lui. L'élève croyait qu'ils prieraient ensemble. Le Frère lui a plutôt demandé de baisser ses pantalons de pyjama pour ensuite masturber le jeune homme, prétextant que ça l'aiderait à se dégêner. En l'absence d'érection, le Frère a simplement invité «A» à revenir le lendemain.

Selon la requête, le scénario s'est répété pendant deux ans, de trois à six fois par semaine. Le Frère Lebeau procédait toujours de la même façon, parlant de «thérapie». Parfois, il encourageait le jeune homme. D'autres fois, il se montrait frustré par l'absence d'érection de l'élève.

Isolement et anxiété

«A» aurait commencé à souffrir d'anxiété et à se sentir très isolé. Il restait souvent au Collège les fins de semaine et s'ennuyait de ses parents. Très autoritaire, le Frère Lebeau supervisait par ailleurs les lettres que «A» souhaitait envoyer à l'extérieur. Comme le Collège n'offrait pas de cours de cinquième secondaire, «A» a quitté l'institution. Il a abandonné l'école après avoir fait son cinquième secondaire à deux reprises. Il rêvait de devenir professionnel, mais a plutôt multiplié les emplois manuels une fois à l'âge adulte. Il a été incapable d'avoir une relation à long terme avec une femme avant la trentaine et n'a jamais eu d'enfants, à son grand regret.

Face à ses problèmes personnels, «A» a complètement dépensé ses revenus dans l'alcool, la cocaïne et les somnifères. Il a entamé un traitement de désintoxication à 31 ans, mais a ensuite développé des tendances dépressives et anxieuses. En 2014 et 2015, il a consulté psychologues et psychiatres, pris des antidépresseurs, mais n'a jamais abordé en profondeur les faits reprochés au Frère Lebeau. Il ne croyait pas que ceux-ci pouvaient avoir un impact sur ce qu'il vivait alors et ne comprenait pas la source de son mal.

C'est à l'automne 2015, en voyant un reportage sur le dossier d'agressions sexuelles contre Les Clercs de Saint-Viateur, que sa propre histoire a ressurgi en lui. Il a tenté de retrouver le Frère Lebeau, sans succès. En fait, ils ne sont jamais entrés en contact après les faits reprochés.

De nouveau habité par la honte et l'anxiété, «A» est retourné voir des professionnels de la santé pour obtenir de l'aide. Il désire aujourd'hui entreprendre une thérapie en lien avec ce qu'il a vécu. À ce jour, cependant, il n'a toujours pas partagé son secret aux membres de sa famille, craignant de les anéantir.

Une file devant la chambre

Détail pour le moins troublant, on peut lire dans la requête d'action collective que les élèves faisaient fréquemment la file devant la porte de la chambre du Frère Lebeau. Chacun y entrait seul, à tour de rôle. Après l'acte, le jeune homme retournait dans son lit, sans dire un mot. En fait, «A» prétend que les élèves ne discutaient jamais de ce qui se passait dans la chambre du religieux.

Carlo Tarini, du Comité des victimes de prêtres, assure que le silence imposé par les agresseurs peut être effectivement très fort.

«Qu'est-ce qui est particulièrement scandaleux, qu'on voit souvent - et dans ce cas-ci c'est particulièrement obscène - c'est le pouvoir de l'autorité qui fait que même un enfant qui aurait essayé de le dénoncer, aurait été incapable de le faire.»

Il ajoute que la religion pèse très lourd dans la balance.

«De dénoncer un prêtre [ou un religieux], c'est de dénoncer un représentant de Dieu!»

Il se pourrait donc que d'autres anciens élèves du Collège Mont Sacré-Coeur traînent un boulet similaire. Si tel est le cas, M. Tarini les invite à contacter le Comité. Il assure que l'anonymat des appelants sera scrupuleusement respecté.

«C'est la crainte de la plupart des victimes. C'est un secret très lourd et très pesant qu'ils portent sur leurs épaules depuis des années. S'ils comprennent qu'ils peuvent accéder à une mesure de justice ou à une indemnisation pour les graves torts qu'ils ont subis, tout en gardant [l'anonymat], ça peut les motiver à aller de l'avant.»

Même son de cloche de la part de Me Robert Kugler, qui invite d'autres présumées victimes à se manifester auprès de son cabinet.

«Ce qui est le plus important pour vos lecteurs, c'est qu'ils soient complètement à l'aise en nous appelant, et on va les écouter. Ils peuvent communiquer avec des avocats gratuitement et de manière complètement confidentielle. Si c'est le message qu'ils obtiennent, c'est le bon message», conclut-il.

Réactions des intimés

Les intimés n'avaient toujours pas obtenu copie de la requête légale, mardi, lorsque La Voix de l'Est les a contactés. Selon Me Pierre Boivin, avocat au Cabinet Kugler Kandestin S.E.N.C.R.L., le document devient public immédiatement après avoir été déposé au greffe - vendredi dernier dans ce cas-ci -, même s'il est en voie d'être signifié officiellement aux intimés.

Chez les Frères du Sacré-Coeur, Me Yanick Messier - qui les représente depuis quelques années - a indiqué qu'il ne pouvait dire grand-chose tant qu'il n'avait pas reçu la requête officielle. Auparavant, le Frère Yvan Turgeon avait refusé de commenter, laissant à Me Messier le soin de répondre aux questions.

Quant à lui, le directeur général du Collège Mont Sacré-Coeur, Claude Lacroix, n'a pas caché sa grande surprise face à la nouvelle, mais a tenu à assurer qu'il prenait la chose très au sérieux. L'institution - dirigée de façon laïque depuis 2004 - compte toujours deux frères sur son conseil d'administration, alors que 22 y demeurent moyennant un loyer.

Il n'a pas été possible de vérifier ce qu'il est advenu du Frère Claude Lebeau.

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