La prison plutôt que la thérapie pour un Autochtone

Le Centre L'Envolée de Shefford.... (archives La Voix de l'Est)

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Le Centre L'Envolée de Shefford.

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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est

(Longueuil) Détenu depuis janvier, Jason (nom fictif) a comparu devant un juge, lundi. Le jeune Mohawk à la chevelure ébène, vêtu d'une tenue de sport gris et noir, était calme dans le box des accusés. Il devra attendre encore un moment en prison, on l'en a averti. Reportée une première fois il y a deux semaines, sa remise en liberté conditionnelle, qui lui permettrait d'être traité pour sa dépendance aux drogues au Centre L'Envolée de Shefford, a été de nouveau reportée à lundi prochain. Tout ça parce que Québec et Ottawa ne s'entendent pas sur qui doit payer sa thérapie.

Jason et un autre Autochtone vivant aussi sur la réserve de Kahnawake, en Montérégie, demeurent privés de leur liberté en attendant que les deux paliers de gouvernement s'entendent sur qui assumera la facture. C'est que, comme le rapportait La Voix de l'Est le mois dernier, Québec, via l'aide sociale, paie les thérapies pour les Autochtones, à condition que ceux-ci vivent en dehors d'une réserve. À l'inverse, pour les membres des Premières Nations demeurant dans une réserve, Santé Canada ne finance, via les Conseils de bande, que les centres de soins qui s'y trouvent, mais dont les thérapies sont de trop courte durée pour répondre à leurs besoins. Les cas comme celui de Jason se trouvent donc au coeur d'un flou juridictionnel. 

Ceci représente un non-sens et un exemple flagrant de discrimination, allègue la criminologue et intervenante Claudia Noël De Tilly, qui oeuvre au Centre L'Envolée. «Que Québec ne veuille pas payer la cure, c'est correct, parce qu'il revient à Santé Canada d'intervenir. Mais actuellement, les avocats sont payés par l'aide juridique, donc par Québec, qui paie aussi pour les frais de détention, qui sont de plus de 200 $ par jour. Nous, on demande 50 $ par jour», souligne-t-elle, ajoutant que ces Autochtones sont punis parce qu'ils veulent aller chercher de l'aide en dehors de la réserve dans laquelle ils vivent.

«Quand on fait un suivi, on se fait dire que c'est encore en discussion, poursuit la criminologue. Chaque jour de plus de discussions est un jour de plus en détention.»

Droits bafoués

Tant la Couronne que la Défense sont d'accord depuis au moins deux semaines pour envoyer le jeune père de famille en cure fermée, a plaidé son avocat, Me François La Haye. Les conditions de sa remise en liberté ont été déterminées, mais le financement de la thérapie a mis le dossier sur la glace.

Celui-ci estime que les droits de son client sont bafoués par le litige entre Québec et Ottawa, parce qu'on le prive à la fois de sa liberté et de soins auxquels il a droit. «S'il n'était pas Autochtone et qu'il parlait français plutôt qu'anglais, il serait déjà traité, et il aurait pu choisir à quel endroit», allègue l'avocat. 

Une plainte à la Commission des droits de la personne ou un recours au civil pour forcer l'État à payer pour la cure est envisageable, estiment les intervenants concernés, mais seulement si Jason entreprenait lui-même les démarches. Avec peu de ressources, un accès restreint à un téléphone et peu de temps devant lui, le processus s'avèrerait toutefois ardu.

Prévenir une rechute

Elle-même issue des Premières Nations, Patricia Eshkibok agit à titre d'intervenante des Services parajudiciaires autochtones du Québec. Selon elle, les centres de thérapie des réserves ne conviennent pas à une clientèle aux prises avec une forte dépendance à la drogue et à l'alcool, comme Jason. «Ça lui prend une thérapie d'au moins six mois, huit mois, un an, estime-t-elle. Les thérapies en réserve sont d'une durée maximale de six semaines.»

D'ici au dénouement de l'impasse, peu de recours sont disponibles. «Il va attendre en prison, il n'y a pas d'autre solution, explique Mme Eshkibok. Mais pourquoi doit-il attendre ? Ce n'est pas comme s'il y avait des centaines de cas en même temps.»

Jason est le premier à prendre le pari du temps, souligne l'intervenante. Les autres Autochtones dans sa situation ont choisi de plaider coupables et de purger leur peine en prison. 

Un prolongement des délais pourrait toutefois faire changer d'avis le jeune homme, qui a été arrêté pour un bris de probation et pour une introduction par effraction, ce qui contrevenait à une ordonnance de la Cour à son endroit. «Si Jason sort maintenant, c'est sûr qu'il fait une rechute, estime Mme Eshkibok. Une thérapie de plusieurs mois pourrait prévenir les récidives. En demeurant en prison ou en purgeant sa peine, il ne va pas sur la voie de la guérison.»

«Il a eu un nouveau bébé, et il a deux enfants en bas âge avec sa conjointe. Il veut devenir une meilleure personne pour sa famille. Mais pour l'instant, on l'en empêche», renchérit-elle.

La criminologue et intervenante Claudia Noël De Tilly,... (fournie par Marie-Ève Martel) - image 2.0

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La criminologue et intervenante Claudia Noël De Tilly, qui oeuvre au Centre L'Envolée.

fournie par Marie-Ève Martel

Tant la Couronne que la Défense sont d'accord... (fournie par Marie-Ève Martel) - image 2.1

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Tant la Couronne que la Défense sont d'accord depuis au moins deux semaines pour envoyer le jeune père de famille en cure fermée, a plaidé son avocat, Me François La Haye.

fournie par Marie-Ève Martel

«C'est très difficile»

Pendant que le jeune homme croupit en prison, sa conjointe et mère de ses enfants, Tiffany (nom fictif), tente tout pour obtenir l'aide nécessaire afin que celui-ci puisse bénéficier des soins qu'il réclame et auxquels il a droit. Une situation qui a aussi des conséquences sur la famille du détenu.

« Avant même qu'il aille en prison, on a dû appeler 20 centres de traitement, rapporte-t-elle, mais il ne pouvait aller nulle part. Et le Conseil de bande ne finance que des cures de trois à six semaines, parce que c'est ce que les centres autochtones offrent. Ça ne marche pas. »

Ses démarches auprès de Santé Canada se sont aussi avérées peu fructueuses. 

«On me dit de téléphoner. Quand je le fais, on me transfère encore et encore, et ce, sans réponse. Je laisse des messages partout, mais je n'obtiens pas de réponses», déplore la jeune femme.

«Je n'ai pas beaucoup de marge de manoeuvre, parce qu'on me considère comme un tiers», ajoute celle qui entreprend ces démarches pour son conjoint parce que celui-ci a peu accès à un téléphone en détention.

«Dans sa situation, que peut-il faire ? Il est laissé à lui-même. C'est très difficile.»

Plan B

On lui a recommandé de s'adresser à Portage, le seul centre de réhabilitation où les frais de thérapie sont couverts par la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ). Le hic, c'est que Portage n'accepte pas les prévenus, nuance Mme Noël De Tilly, criminologue et intervenante au Centre L'Envolée de Shefford. «Ils prennent seulement les gens en liberté ou en liberté conditionnelle», explique-t-elle.

Mais pour Tiffany, Portage demeure une solution de rechange à ne pas repousser du revers de la main trop rapidement. «Pour que ça fonctionne, la prison doit envoyer un rapport d'évaluation au centre. Quand on le leur a demandé, ils nous ont dit qu'il fallait que le centre en fasse la demande», raconte la jeune mère, épuisée d'errer dans les dédales administratifs.

Injustice et colère

Si Jason est prêt à attendre encore un peu pour être soigné à L'Envolée, la situation l'enrage tout de même, indique Tiffany. 

«Il voit la discrimination. Il sait que ce serait plus simple s'il était blanc et francophone», rapporte-t-elle.

«Il trouve que c'est injuste que Santé Canada décide où il peut obtenir de l'aide. Il attend en prison alors qu'il pourrait être en cure en train de prendre soin de lui, renchérit-elle. Plus le temps passe, plus il est en colère.»

«C'est aussi frustrant pour moi parce que je dois m'occuper des enfants. Je ne devrais pas avoir à faire tous ces appels. Ça affecte aussi notre famille.»




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