Les douze travaux d'Alexandra et Laurent

Alexandra Manriquez, son fils Daniel et son mari... (Janick Marois, La Voix de l'Est)

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Alexandra Manriquez, son fils Daniel et son mari Laurent Lavoie espèrent pouvoir continuer à vivre à Granby. Ils vivent depuis plusieurs semaines dans l'incertitude, après que la demande de résidence permanente de Mme Manriquez eut été refusée.

Janick Marois, La Voix de l'Est

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Cynthia Laflamme
La Voix de l'Est

Laurent Lavoie se sent trahi par son propre pays. Son épouse, Alexandra Manriquez, a mis depuis un moment déjà tous ses rêves en veilleuse. Prise dans les dédales administratifs d'Immigration Canada et face à un refus de parrainage d'époux, la famille recomposée a perdu confiance et est constamment sur le qui-vive.

Mme Manriquez a rencontré M. Lavoie en 2008 en France. Elle est Française d'origine chilienne et lui est Québécois. En 2011, ils ont décidé de venir s'établir à Granby. Laurent voulait alors se rapprocher de sa fille et les perspectives d'emploi étaient meilleures au Québec. 

Les deux garçons de Mme Manriquez ont suivi et obtenu un permis d'études. En 2013, le couple s'est marié et, l'année suivante, il a fait parvenir la première version de sa demande de parrainage à Immigration et Citoyenneté Canada (ICC).

Deux ans plus tard, la réponse est enfin arrivée : dossier refusé. La cause : un courriel jamais reçu, aux dires du couple, qui enjoignait les demandeurs à faire une demande de certificat de sélection du Québec (CSQ). Le délai de 30 jours était échu quand Laurent Lavoie a obtenu la version papier du courriel, dit-il.

Contestant ce refus, M. Lavoie réitère sa demande de parrainage et obtient une seconde réponse négative, le 23 novembre dernier. Cette fois-ci, ICC prétend que Mme Manriquez est non admissible puisqu'elle a quitté le pays. « Parce qu'on m'a dit que je devais quitter », précise la principale intéressée.

Un mois en France

Parce qu'elle aurait été mal orientée au téléphone, Mme Manriquez a dû retourner en France durant un mois, raconte-t-elle.

« J'ai voulu savoir s'il était nécessaire de renouveler mon statut de visiteur pendant l'attente de mon statut de résidente et la dame [d'Immigration et Citoyenneté Canada] m'a dit que non puisque j'étais en attente de parrainage, jure-t-elle. On a même ri ensemble parce que je lui ai dit "super, je vais sauver 100 $ !" »

Mais voilà qu'en janvier dernier, en allant chercher son fils à l'aéroport, elle s'est fait intercepter, assure-t-elle. Sans statut, elle a été interrogée pendant plusieurs heures - cinq ou six heures selon elle ; deux selon l'Agence des services frontaliers. On lui a proposé deux options : la mesure de renvoi, c'est-à-dire qu'elle devait quitter sur-le-champ pour la France et ne pourrait revenir au Canada avant un an, ou un départ volontaire, dans un délai raisonnable avec possibilité de revenir quelque temps plus tard. 

L'avocat avec qui elle a parlé au téléphone, tout comme les agents des services frontaliers, lui a assuré que la deuxième option n'entacherait pas la demande de parrainage faite par son époux, affirme Mme Manriquez.

« J'ai l'impression qu'il y a un problème au niveau administratif. Ils ne se passent pas le mot, ils ne communiquent pas entre eux. [...] L'agent frontalier m'a dit que ça n'aurait aucune conséquence. Au contraire, ça a eu une conséquence sur ma demande, s'insurge la demanderesse. On ne peut pas jouer avec les gens et donner de mauvaises informations. Les gens se remplissent d'espoir et se disent qu'enfin ils font avoir leurs papiers et pouvoir se rendre utile... en vain. »

« On nous dit une chose à Immigration Canada alors qu'aux douanes, on nous dit le contraire. Le message n'est jamais le même. Quand on est allé à l'ambassade du Canada en France, c'était le gros accueil, on nous disait qu'en huit mois, tout ça allait être réglé. Mais quand on arrive ici, ce sont les 12 travaux d'Astérix », déplore aussi Laurent Lavoie, qui dit vivre un cauchemar depuis les derniers mois. 

Vivre au jour le jour

Trop affecté par le stress occasionné par les rebondissements incessants dans ce dossier, Esteban, l'un des fils d'Alexandra, est reparti en France dernièrement. 

Son frère, Daniel, âgé de 14 ans, est un bon espoir au soccer. Il doit faire un essai avec l'Impact de Montréal en janvier devant des dépisteurs. Si on le lui permet, dans les circonstances.

Nerveux, tous ont du mal à dormir, à se concentrer dans leurs tâches quotidiennes. « On ne peut pas vivre, on ne peut pas planifier l'avenir, martèle la mère de famille. C'est un point d'interrogation constant. »

Chaque jour, ils ont peur d'aller à la boîte postale de crainte de recevoir un avis d'expulsion... 

S'il leur reste un minimum d'espoir, c'est sur le député de Shefford, Pierre Breton, qu'ils le fondent. Ils l'ont d'ailleurs interpellé en novembre, mentionnent-ils.

Il ne nous a pas été possible de parler à M. Breton. Son attaché, Étienne Couture, a fait savoir que le député ne commentera pas le dossier d'un particulier et ne dira pas où il en est dans ses démarches pour les aider. Il a affirmé que les demandes des électeurs sont traitées avec minutie, rigueur et professionnalisme.

Chose certaine, si le couperet tombe une troisième fois, Laurent Lavoie et Alexandra Manriquez ne déposeront pas une autre demande de parrainage, qui coûte environ 2000 $, en plus des vingt-six mois d'attente. S'ils n'ont d'autre choix, ils feront leur valise et repartiront vivre en France, pour le plus grand désespoir de la fille de 16 ans de M. Lavoie, qui verrait alors son père partir une fois de plus.

« On ne peut pas vivre, on ne peut... (Janick Marois, La Voix de l'Est) - image 2.0

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« On ne peut pas vivre, on ne peut pas planifier l'avenir. C'est un point d'interrogation constant », illustre la Française Alexandra Manriquez, mariée au Granbyen Laurent Lavoie depuis 2013.

Janick Marois, La Voix de l'Est

« On n'a pas voulu lui nuire »

Un départ volontaire ne devrait pas nuire à une demande de résidence permanente, comme celle d'un parrainage d'époux, selon Jacqueline Roby, conseillère en communication à l'Agence des services frontaliers du Canada. 

Appelée à commenter la situation, Mme Roby a confirmé qu'Alexandra Manriquez était sans statut depuis juillet 2015 et qu'elle a été interviewée par les agents lorsqu'elle est allée chercher son fils, en janvier 2016. « Quand un mineur arrive, on questionne les parents qui viennent chercher l'enfant. Il faut s'assurer de remettre l'enfant à la bonne personne », explique-t-elle, mentionnant du coup qu'une trentaine d'enfants portés disparus sont retrouvés de cette façon au Canada par année. 

Le couple fait toutefois remarquer que c'est normalement l'accompagnateur de l'agence d'aviation, payé par les parents, qui s'assure que l'enfant reparte avec des personnes de confiance.

Si elle avait été soumise à une mesure de renvoi immédiat, Mme Manriquez n'aurait pu revenir avant un an et une infraction aurait été inscrite à son dossier. « Les agents l'ont autorisée à quitter le Canada volontairement, entre guillemets, plutôt que de l'exposer à une mesure de renvoi. De cette façon, ça évite de nuire à une éventuelle demande de résidence permanente. On n'a pas voulu lui nuire avec une mesure de renvoi. »

À Immigration et Citoyenneté Canada, on répond que, « puisque Mme Manriquez ne se trouvait plus au Canada, elle a été trouvée non admissible à la résidence permanente dans la catégorie des époux et conjoints de fait au Canada et sa demande de reconsidérer la décision a été refusée », écrit Rémi Larivière, des relations médias d'ICC, dans un courriel. Nos demandes de précisions sont demeurées sans réponse. 

Mal orientée

Mme Manriquez a été mal orientée en 2015 lorsqu'elle s'est informée pour son statut de visiteur, croit Jean-Sébastien Boudreault, avocat et président de l'Association québécoise des avocats et avocats en droit de l'immigration. Le statut implicite s'applique lorsqu'une personne est en attente du renouvellement d'un statut qu'elle avait déjà. Elle aurait eu, par exemple, un statut implicite entre la fin de son statut de visiteur et le début de son prochain statut de visiteur. Ça ne s'applique toutefois pas entre deux statuts de nature différente.

« Le problème, c'est que les fonctionnaires ne sont jamais tenus responsables de ce qu'ils disent. J'ai des clients qui ont appelé trois fois à l'ICC et ont eu trois réponses différentes à la même question », rapporte Me Boudreault. 

Laurent Lavoie et Alexandra Manriquez ont d'ailleurs tenté de porter plainte, mais les appels enregistrés ne pouvaient pas être retrouvés, leur a-t-on répondu. Ils se disent découragés que ce soit ICC qui enquête sur ICC et que le délai d'attente à l'ombudsman soit de deux ans.

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