En grève de dialyse

«La maison à mon père est en feu,... (Alain Dion, La Voix de l'Est)

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«La maison à mon père est en feu, puis je suis là. Je suis témoin de ça et je ne peux pas rien faire», image Cyrille Gibeault, qui porte le même prénom que son père.

Alain Dion, La Voix de l'Est

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Marie-Élise Faucher
La Voix de l'Est

(Granby) Un Granbyen lance un cri du coeur pour sauver son père souffrant d'insuffisance rénale. Atteint de cette même maladie, Cyrille Gibault Junior entreprend une grève de ses propres traitements dans l'espoir de faire réagir le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, sur l'accessibilité des services de dialyse en région. Et ce, au risque de sa vie...

«La maison à mon père est en feu, puis je suis là. Je suis témoin de ça et je ne peux pas rien faire», image Cyrille Gibeault, qui porte le même prénom que son père.

L'homme de 41 ans est désemparé. Il y a quelques semaines, son père demeurant à Sainte-Anne-des-Monts, en Gaspésie, lui a annoncé qu'il comptait abandonner ses traitements. Comme l'hôpital de Sainte-Anne-des-Monts n'offre pas le service de dialyse, il doit parcourir 700 km chaque semaine pour se faire soigner à Rimouski.

«On ne demanderait même pas ça à quelqu'un en santé!», s'indigne son fils. Il fait un calcul rapide: trois heures de route, plus six heures de dialyse, plus trois heures à nouveau pour le transport du retour.

«Quelqu'un de normal, on fait trois heures de char puis on a hâte de débarquer. Pour lui, c'est une torture!»

Son père doit donc passer quelques nuits à l'hôtel avant de retourner en Gaspésie. Et c'est ainsi chaque semaine depuis 2010. Exténué, le paternel a envoyé une mise en demeure à l'hôpital de Sainte-Anne-des-Monts de même qu'au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, afin que la dialyse y soit offerte.

L'absence de réponse a poussé le Gaspésien à abandonner son combat et à cesser ses traitements. «Ça fait que moi, mon coeur de fils a bondi», témoigne Cyrille Gibeault Junior.

Ultimatum

«J'ai très peur à la vie de mon père en ce moment», confie-t-il. Dans un geste désespéré, le Granbyen a entrepris de faire la grève de ses propres traitements de dialyse. Il a pris sa décision dimanche soir, sans en parler à personne.

«Je remets ma vie entre les mains du ministre Barrette, puis on va voir si c'est un vrai médecin. Je joue sur son serment d'Hippocrate», affirme l'homme de 41 ans, faisant référence au serment que prête tout médecin de protéger la vie d'autrui.

«Je n'attends pas une réponse positive. Ça, je sais que ça peut prendre plusieurs semaines avant qu'il puisse annoncer une ouverture de quelque centre (de dialyse) que ce soit. Moi ce que je veux, c'est que ça bouge. Je veux le forcer à en parler.»

Bombe à retardement

Présentement, les reins de Cyrille Gibeault fils ne fonctionnent qu'à environ 5% de leur capacité. Il doit subir des traitements de dialyse trois fois par semaine pour filtrer son sang et éliminer les déchets toxiques qui s'accumulent dans son organisme.

Sauter ne serait-ce qu'un traitement implique donc d'aggraver de beaucoup son état de santé. «Je risque de ne pas bien me sentir du tout. Je vais avoir des palpitations, les poumons vont se remplir d'eau. Mes toxines vont augmenter dans mon sang donc ça risque d'être au niveau cardiaque que ça va lâcher en premier, puis les autres fonctions vont suivre par après», énumère-t-il. «Je suis une bombe à retardement en fin de compte!»

Lundi, Cyrille Gibeault fils a prévenu sa famille qu'il ne se rendrait pas au centre de dialyse de l'hôpital de Granby pour recevoir le traitement prévu mercredi. «J'ai toute ma famille qui veut m'empêcher de faire ce que je fais. Je suis en train de me battre avec tout le monde», dit-il.

Il devait aussi annoncer à sa fille de 9 ans qu'il serait peut-être très malade dans les prochains jours. Mais le père de famille espère ne pas avoir à se rendre là.

«Un coup que j'ai une réponse (du ministre Barrette), j'ai promis à mes médecins que j'allais continuer à avoir mes traitements. C'est pas un suicide que je fais, c'est un coup d'action. La balle est dans son camp, je suis prêt à aller jusqu'au bout.»

Accessibilité aux soins

Plusieurs personnes au Canada sont aux prises avec cette problématique d'accessibilité aux soins de dialyse. «C'est ça l'ironie de la chose. C'est d'avoir un hôpital dans sa cour, puis aujourd'hui en 2016, de se faire répondre que la dialyse est un service spécialisé. C'est pas vrai! Rendu en 2016, ce n'est plus spécialisé, la dialyse. Dans la majorité des dix provinces, c'est considéré comme un service essentiel», clame Cyrille Gibeault Junior.

«Il y a une patiente qui part de Saint-Hyacinthe pour subir ses traitements à Saint-Jean-sur-Richelieu», cite-t-il en exemple, reprenant une information confiée par sa néphrologue.

Les personnes souffrant d'insuffisance rénale dans la région, pour leur part, doivent être traitées à Granby. «On devrait avoir un centre à Cowansville. Y'a un hôpital là, pourquoi on n'a pas de centre?», questionne le gréviste.

Sa grève, il dit la faire avant tout pour son père, mais aussi pour toutes ces personnes qui doivent «soit déménager, soit voyager un nombre phénoménal de kilomètres» pour avoir accès à des soins adéquats pour leur condition. Parce que l'insuffisance rénale, rappelle-t-il, c'est pour la vie.

La réponse du cabinet Barrette

Invité à se prononcer sur la démarche de Cyrille Gibeault fils, le ministre de la Santé a fait savoir par le biais de son attachée de presse qu'il ne commentait pas les cas individuels «compte tenu les informations confidentielles, particulièrement dans le contexte où une mise en demeure a été envoyée.»

Pour éviter les déplacements, les traitements de dialyse à domicile sont favorisés «lorsque c'est possible», ajoute Julie White dans un courriel. Cyrille Gibeault père avait déjà considéré cette option en Gaspésie, mais il était sur une liste d'attente d'un an avant de pouvoir recevoir la formation nécessaire pour effectuer sa dialyse à la maison.

L'attachée de presse du ministre met également de l'avant le remboursement de 60% auquel sont admissibles les patients qui se déplacent. «C'est quoi ça, 600$ sur 1000$, c'est rire du monde!», rétorque le gréviste. Il en coûte environ 1000$ par semaine à son père en frais d'hôtels et de transport. Sans revenus, l'homme de 63 ans n'a pas les moyens de débourser la balance hebdomadaire de 400$.

Le Granbyen croit que la solution serait que les spécialistes se déplacent dans les régions.

«Je suis sûr qu'au Québec, il y a des spécialistes qui sont capables de prendre plus de patients», avance-t-il. Cyrille Gibeault compte poursuivre sa grève de traitements tant qu'il n'obtiendra pas la confirmation, de la part de Gaétan Barrette, que son dossier sera mis sous la loupe ministérielle.

«Quand on leur pose la question, c'est toujours "on a de la place, on a de la place"», mentionne le Granbyen, qui n'en peut plus de cette réponse évoquant la capacité d'accueil des hôpitaux.

«C'est la distance qui n'a pas de sens, on se fout de la place! On sait qu'il y en a. Mon père ne dit pas "je suis obligé d'attendre pour avoir ma dialyse". C'est qu'il est obligé de se taper la moitié de la péninsule gaspésienne pour l'avoir!», s'indigne Cyrille Gibeault Junior.

«L'horloge tourne», prévient-il.

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