Un prix cher payé

En 2010, Linda Spear est devenue la première... (Archives, La Voix de l'Est)

Agrandir

En 2010, Linda Spear est devenue la première Québécoise et la sixième Canadienne à être ordonnée prêtre.

Archives, La Voix de l'Est

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est

Contrairement à Mme Bergeron, une autre femme de la région a toutefois pu réaliser son rêve. En 2010, Linda Spear est devenue la première Québécoise et la sixième Canadienne à être ordonnée prêtre, malgré l'opposition de Rome. Une ordination qui a toutefois un prix cher payé pour celles qui osent défier l'Église.

«Nous sommes automatiquement excommuniées si on accepte l'ordination, explique-t-elle. Il y a certainement un double standard. Je n'ai jamais entendu d'histoire de prêtre pédophile excommunié. C'est un drôle de message qu'on envoie...»

D'abord sceptique face à l'annonce du pape, qui avait déjà montré une certaine ouverture face à l'ordination des femmes, en mai dernier, la prêtresse se dit maintenant plutôt optimiste.

«Ma première réaction a été que c'était trop peu trop tard, mais après m'être renseignée davantage sur la question, je me suis dit qu'il y avait peut-être de la place pour de l'optimisme prudent. (...) C'est une ouverture très timide, mais c'est une ouverture», confie cette enseignante retraitée demeurant à Sutton, pour qui la discrimination des femmes par l'Église n'est rien de moins qu'un «péché collectif».

Peur, méconnaissance et contrôle

Pour sa part, Marie Bouclin est devenue en 2007 la deuxième femme à être ordonnée prêtre catholique au Canada. Quatre ans plus tard, elle était élue la toute première évêque féminine au pays.

Cette ancienne religieuse, qui s'est mariée et a porté trois enfants après avoir quitté le couvent, a travaillé comme traductrice pour le diocèse de Sault-Sainte-Marie, en Ontario, où elle a été limogée pour avoir pris part à un regroupement féministe et y avoir dénoncé l'inégalité des sexes au sein de l'Église.

Les hommes d'Église connaissent peu les femmes puisqu'ils sont éduqués à éviter tout contact avec elles, ce qui peut expliquer leur méfiance à l'endroit de celles-ci, croit-elle. «Quand il y a méconnaissance, il y a une peur, affirme l'évêque. Je pense qu'il y a au fond d'eux une peur que les femmes changent tout. Et c'est vrai, car les femmes font les choses autrement.»

«Ce qu'on apporte à l'Église, c'est notre expérience de vie, élabore-t-elle ensuite. On comprend mieux le vécu des gens. On est mieux équipées pour offrir une écoute compatissante et nous sommes moins portées à porter des jugements sévères. Je ne pense pas qu'on irait dire à une femme battue que son sort est la croix que Dieu lui demande de porter.»

L'évêque se réjouit qu'une commission d'étude sur les femmes diacres ait lieu, mais elle doute cependant que cela finira par ouvrir la porte toute grande à celles qui ont reçu l'appel. «À ce que j'ai lu, il y aura une variété d'experts et surtout, il y aura des femmes. Remarquez qu'il n'est pas question du diaconat qui mène au sacerdoce, ça, il fallait s'en douter, nuance-t-elle. N'empêche que le dialogue va s'amorcer et les hommes du Vatican vont finir par se rendre à l'évidence de l'injustice qui est faite aux femmes... espérons.»

«C'est une grosse machine, l'Église. Je perçois la situation comme la crainte de perdre un certain pouvoir», allègue Claire Bergeron. Pour illustrer son propos, elle raconte qu'au milieu des années 1990, on lui avait demandé de donner l'homélie lors d'une messe, ce qui lui a valu de chaleureux applaudissements. «Étrangement, l'occasion ne s'est plus jamais présentée après», soulève-t-elle.

Réformer de l'intérieur

Et pourtant, alors que la prêtrise attire de moins en moins de jeunes hommes, l'ordination de femmes pourrait combler les besoins en magistrat qu'on constate dans certaines régions. «Actuellement, un prêtre peut s'occuper de plusieurs paroisses à la fois, relève Mme Spear. En Italie, ils ne manquent pas de prêtres, alors le Vatican ne comprend pas que la situation est différente en Amérique. C'est vraiment ridicule.»

«On préfère aller chercher des prêtres ailleurs, qui ont parfois du mal à s'intégrer, ou qui se frappent à la barrière de la langue, que d'ouvrir les ordres aux femmes», renchérit Pauline Jacob, représentante du réseau Femmes et ministères, un organisme qui milite pour la reconnaissance des femmes au sein de l'Église.

Ce faisant, cette dernière «se prive du charisme et du talent de la moitié de l'humanité», note Mme Spear, affirmant que des prêtres sont en faveur de l'ordination des femmes, mais qu'ils n'osent pas prendre publiquement position, par crainte de représailles.

Malgré tout, ces femmes n'ont jamais eu envie de tourner le dos à l'Église. «J'ai dû me sevrer de mon implication dans l'Église, parce qu'elle n'en valait plus la peine, déplore Mme Bergeron. Mais en même temps, ça ne veut pas dire que j'ai débarqué de la barque. Je suis toujours chrétienne et je n'ai plus besoin d'aller dans une église pour vivre ma foi.»

«Il y en a qui sont allées vers d'autres églises, protestantes ou anglicanes. Mais d'autres sont restées. Ce n'est pas en partant que tu fais avancer les choses», remarque pour sa part Mme Jacob.

«Si on ne pose pas le geste dans notre propre église, rien ne va changer», constate enfin Mme Spear.

Une atteinte aux droits des femmes

«Pourquoi (refuser) un être humain, qui a les mêmes aptitudes de coeur, d'intelligence et d'écoute, qui reçoit un message de Dieu? Il y quelque chose qui ne marche pas», constate Pauline Jacob, auteure de la thèse Appelées au ministèreordonné et membre du réseau Femmes et ministères.

Pour elle, la situation actuelle constitue une atteinte aux droits des femmes, puisque leur implication n'est pas reconnue au même titre que celle des hommes, reconnaissance qui s'officialise souvent par la prêtrise et le diaconat.

«De nombreux textes d'Église (se positionnent) contre la discrimination, mais ça, ça en est», relève la chercheuse, selon qui le principal obstacle à l'ordination des femmes demeure la hiérarchie patriarcale qui a cours en l'Église, puisque la vocation et la foi, elles, n'ont pas de sexe.

«Ma recherche m'a permis de constater que les femmes ayant reçu leur appel évoquaient les mêmes raisons pour devenir prêtres que les hommes. La seule chose qu'elles ont de différent, c'est un corps de femme. Quand on gratte, il ne reste à peu près que la question de l'identité sexuelle comme motif de discrimination. Comme si l'idée préconçue que l'être humain qui devient prêtre doit représenter Jésus, qui est un homme», note Mme Jacob.

À ses yeux, la bataille de ces femmes qui souhaitent être ordonnées prêtres n'est qu'un énième volet du féminisme. «Si on regarde dans d'autres domaines, les femmes ont de plus en plus accès à des emplois, souligne l'intellectuelle. De plus, les femmes du Québec engagées en l'Église ont toujours été solidaires des mouvements féministes, comme le droit de vote. Ça fait partie de leurs fibres.»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer