Une étude révèle de l'intimidation entre infirmières

«Parmi toutes les formes de violence que les infirmières vivent, la pire et la... (Archives Le Quotidien)

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Pierre Saint-Arnaud
La Presse Canadienne

«Parmi toutes les formes de violence que les infirmières vivent, la pire et la plus dévastatrice, c'est celle qu'elles reçoivent de leurs collègues.»

Ce constat brutal et étonnant, c'est celui que trace Hélène Durocher, chargée de cours et doctorante à la faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal à l'issue de travaux qui lèvent le voile sur l'intimidation que vivent les infirmières dans leur milieu de travail.

La forme que prend cette intimidation a de quoi donner des sueurs froides et ce qui la cause soulève des questions troublantes sur la culture de travail dans les milieux de soins de première ligne ainsi que ses conséquences non seulement sur les infirmières qui en sont victimes, mais aussi sur les patients.

«Celles qui dénoncent par conviction, pour protéger le public, se font souvent congédier parce qu'elles ont osé parler», a expliqué Mme Durocher en entrevue avec La Presse Canadienne.

Elle n'hésite pas à pointer du doigt la résistance au changement et les attitudes de fermeture comme déclencheurs du phénomène.

«Se questionner fait partie de la formation, mais si elles voient qu'il y a des choses qui pourraient être améliorées, les infirmières n'osent pas parler. La peur de parler ressort clairement auprès de mes participants», note-t-elle, ajoutant que la situation peut s'aggraver si elles dénoncent une réaction négative de l'entourage, une démarche qui exige une bonne dose de courage.

«Celles qui vont jusqu'à dénoncer l'intimidation en raison de ce qu'elles ont vécu voient celle-ci s'accentuer, s'intensifier. Mais celles qui le font, elles le font avec la conviction que c'est le seul moyen d'arriver à faire savoir ce qui se passe.»

Entraves et congédiement

Comment cette intimidation se manifeste-t-elle? Les exemples qu'a recueillis Hélène Durocher par le biais d'entrevues de fond auprès de plus d'une cinquantaine d'infirmières et infirmiers sont aussi variés qu'effrayants: «Les gens refusent carrément d'aider une autre infirmière à donner des soins et c'est là qu'on voit que, pour les patients, cela a des impacts et c'est extrêmement inquiétant.»

Les conséquences professionnelles peuvent aller beaucoup plus loin, notamment par un frein à toute promotion ou la «condamnation» aux quarts de travail les plus ingrats la nuit ou les fins de semaine, et même jusqu'au congédiement.

«On va les surveiller au quotidien pour trouver une erreur et remettre en cause leur compétence pour finalement les prendre en défaut et monter un dossier contre elles. Elles sont ensuite congédiées pour incompétence, mais elles ne font l'objet d'aucune plainte à l'Ordre des infirmières et n'ont pas perdu leur permis», souligne Mme Durocher.

Menaces de mort

Cependant, c'est dans la sphère privée que l'atteinte est la plus dramatique.

«Il y en a pour qui ça se transporte sur Facebook, les fameux "petits amis Facebook" deviennent des intimidateurs sur le Web. Pour certains, on est tombé dans des aspects qui touchent un peu l'usurpation d'identité. Pour d'autres on crève les pneus, d'autres, c'est la tête de poisson dans le frigo, les menaces de mort.

«J'ai des participantes qui ont été jusqu'à avoir des idéations suicidaires», laisse tomber la chercheuse, qui en rajoute en relatant ce qu'elle a constaté en menant la recherche dans dix régions du Québec.

«Ça peut aller jusqu'à mettre leur vie en danger: en région, il y a un hôpital, un CLSC. Quand vous y travaillez et que vous êtes malade...»

Elle raconte le cas de deux infirmières qui ont ainsi été stigmatisées et qui, lorsqu'elles ont besoin de soins pour elles et leur famille, doivent quitter la région pour consulter, en plus de voir leur carrière entière compromise.

«Dans mes cas extrêmes, c'est un problème épouvantable parce qu'un coup qu'elles sont «barrées» par la direction, où peuvent-elles travailler? Nulle part. Elles ne peuvent plus se replacer. Il y a une espèce de liste noire et leur seule référence, c'est cette région.»

Freiner l'escalade

Pourtant, dit Mme Durocher, il y a «des pistes de solution, des choses simples: la courtoisie, le respect, revoir les relations dans l'organisation. Écouter les gens et les croire».

«Les gens nous disent: s'ils pouvaient juste nous écouter, ça pourrait s'arrêter là et régler les problèmes qui vont entraîner l'intimidation. Donc, régler le problème de pratique infirmière pour éviter l'engrenage qui mène à l'escalade», fait-elle valoir.

«Mais les gens se braquent tout de suite et attaquent», dit-elle avec une certaine note de découragement dans la voix, ramenant la question de la culture d'entreprise au coeur du problème.

Mme Durocher et ses collègues Chantal Caux et Marie Alderson présenteront cette semaine les résultats préliminaires de cette recherche intitulée «Intimidation au sein de la profession infirmière: une réalité sociale de la première ligne du réseau public de la santé et des services sociaux» dans le cadre du congrès annuel de l'Association francophone pour le savoir-Acfas qui s'ouvre ce lundi à Montréal.

L'Association a conservé l'acronyme Acfas de son nom d'origine, l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, fondée en 1923.

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