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«Tout ça doit sortir au grand jour»

Lyne Laroche.... (Alain Dion)

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Lyne Laroche.

Alain Dion

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Jean-François Guillet
La Voix de l'Est

(Granby) Une infirmière en colère. Le titre du bouquin de Lyne Laroche va droit au but. Celle qui a travaillé plus de 30 ans à l'hôpital de Granby pose un regard à la fois lucide et incisif sur le système de santé québécois. Gaspillage, erreurs médicales et abus de pouvoir, ne sont que quelques-uns des sujets abordés dans le livre, dont le lancement est prévu le 9 mars.

«J'ai les mains libres et je ne porte pas de muselière», met en garde l'auteure dès les premières lignes de son bouquin. Il suffit de s'entretenir avec l'infirmière d'expérience, qui pratique maintenant au privé, pour prendre la mesure de sa profonde motivation à dénoncer les «aberrations omniprésentes» au quotidien dans le réseau de la santé.

«On entend souvent que les infirmières sont au bout du rouleau. Ça fait plus de 15 ans qu'on presse le citron. Maintenant, il n'y a plus de jus, image-t-elle. Avec mon livre, je veux lancer un cri d'alarme pour secouer les gens. Ce qui se passe en coulisse doit sortir au grand jour. Et je n'ai pas besoin de "maquiller" les faits. La réalité est déjà assez frappante!»

Abus de pouvoir

Dans son essai, Lyne Laroche remet clairement en question la gestion du système de santé. Selon elle, les abus de pouvoir de nombreux fonctionnaires sont généralisés et minent le climat de travail dans le milieu de la santé, tout en alourdissant la prise de décisions. «Je ne suis pas contre l'autorité, affirme l'infirmière. Mais au fil des décennies, j'ai constaté que plusieurs gestionnaires sont déconnectés de la réalité. Il y a trop de structures. Les cadres n'écoutent pas les besoins réels du personnel "sur le plancher". Et encore moins les idées pour résoudre des problèmes. Les conflits sont inévitables. Et si tu parles trop, on s'organise pour te mettre des bâtons dans les roues.»

D'ailleurs, Lyne Laroche avait démissionné en 2012 de son poste d'infirmière, à la suite d'un imbroglio avec la responsable des communications du Centre hospitalier de Granby (CHG). À l'époque, elle faisait partie de la Table de concertation pour contrer la violence faite aux femmes. Un douloureux passage de sa carrière évoqué dans son livre. «La directrice des communications avait refusé que je fasse une entrevue avec une journaliste de La Voix de l'Est. C'était au sujet d'une campagne de sensibilisation. Pourtant, c'est un dossier que je connaissais par coeur. Elle en a ajouté en s'attaquant à mon intégrité en envoyant un courriel à travers le réseau, résume-t-elle. C'était trop! De l'abus de pouvoir pur et simple. Alors j'ai démissionné. Même avec le recul, je n'ai jamais regretté ma décision.»

Pression

Le temps supplémentaire obligatoire (TSO). Dès qu'elle aborde le sujet, le corps de Lyne Laroche se crispe. «C'est abominable ce qu'on fait subir aux infirmières et au personnel médical! Le pire, c'est qu'on en a fait une norme. C'est un cercle vicieux qui mène à [trop] d'erreurs médicales.»

Mme Laroche n'hésite pas à appuyer ses propos du cas d'une collègue qui s'est récemment confiée à elle. «On parle d'une infirmière qui travaille à temps plein à l'urgence. Elle est monoparentale et a trois enfants. Après avoir fait son boulot de 8 à 4, on l'oblige à rester jusqu'à minuit. Et elle doit être là le lendemain matin. Elle s'est fait dire par la chef d'unité: "Tu devrais faire ta part". Ça m'allume parce que ce n'est pas un cas isolé. C'est toujours comme ça. Jour après jour. Partout dans le réseau. Avec une bonne gestion, ça n'arriverait pas.»

Selon l'auteure, ce phénomène découle «en grande partie» des primes de rendement allouées aux dirigeants. «Ce sont des cadeaux empoisonnés! , lance-t-elle. Ils altèrent le jugement des cadres, des chefs d'unités. On ne peut pas tolérer ce gaspillage de fonds public. Ces primes devraient simplement être abolies.»

Il y a près d'un an et demi, après une année sabbatique, Mme Laroche a soumis sa candidature comme infirmière dans deux hôpitaux. «Dès que j'ai mentionné que je ne voulais pas faire de TSO, on ne m'a jamais rappelé. Pourtant, je suis hautement qualifiée», raconte celle qui a notamment travaillé à la pouponnière, en médecine, à la salle d'accouchement et à l'urgence.

Imputabilité

Loin de Lyne Laroche l'idée de pointer du doigt des individus en particulier. Elle souhaite plutôt lancer un appel sur l'importance du principe d'imputabilité dans le milieu de la santé. «J'ai vu tellement de mauvaises décisions qui ont soit mené à des erreurs médicales, soit au gaspillage pur et simple de matériel. Des couches jetées par dizaines parce qu'elles ne font pas l'affaire. Des piqués. Des cathéters et j'en passe. Ce n'est pas grave, ce sont les contribuables qui paient la facture. On ne peut plus tolérer ça! , déplore-t-elle. Ça prend une gestion plus rigoureuse axée sur le gros bon sens. Et il faut surtout que chaque individu soit légalement responsable de ses actes.»

Lyne Laroche ne veut pas seulement critiquer. Étayant ses réflexions de nombreux faits, l'infirmière amène aussi des pistes de solutions. «Deux de mes trois enfants ont suivi mes traces comme infirmiers. J'aimerais qu'ils puissent garder longtemps cette passion du métier comme moi. Pour y arriver, il va devoir y avoir un sérieux coup de barre.»

Pour ce faire, elle soutient entre autres que l'on devrait retrancher 20% des cadres, pour accroître le personnel «sur le terrain» d'autant. «Et pas question de les payer deux ans à rester chez eux!», dit-elle, ironique. L'instauration d'une comptabilité plus «ouverte et surveillée» serait également à préconiser, croit-elle.

«J'ai confiance que la pression populaire exercée avec respect sur les élus les oblige, malgré eux, à modifier leurs comportements de gestionnaires froids et calculateurs pour devenir plus humains dans leurs façons de gérer», indique-t-elle dans la conclusion de son bouquin. «Il faut, poursuit-elle, démolir les tours de Babel inventées par le ministre Barrette et ses fonctionnaires.»

Un événement en deux temps

En plus de 30 ans de carrière au Centre hospitalier de Granby (CHG), Lyne Laroche s'est liée d'amitié avec de nombreux collègues. Elle a voulu joindre l'utile à l'agréable en faisant du lancement officiel de son livre, le 9 mars, un souper retrouvailles.

«Quand j'ai quitté [l'hôpital de] Granby, en 2012, j'étais enragée. Mais ce qui m'a le plus ébranlé, c'est tous les appels des filles que je côtoyais dans mon travail. J'ai réalisé à quel point elles comptaient pour moi. D'ailleurs, elles ont été une grande source de motivation pour mener à terme mon projet de livre», mentionne-t-elle.

Malgré son caractère fonceur, l'infirmière d'expérience concède avoir certaines appréhensions à l'idée de recevoir les commentaires de ses collègues. «Tout ce que j'espère, c'est que les gens comprendront le message derrière tout ça. Même si je chiale et que je remets en question bien des choses dans mon livre, c'est important pour moi de souligner que le CHG est rempli de gens compétents. C'est principalement la structure dans laquelle le personnel évolue qui fait trop souvent défaut.»

Ainsi, l'auteure invite le personnel du CHG à venir fraterniser en grand nombre. L'événement aura lieu dès 18h, à l'hôtel Econolodge Granby. Les gens intéressés doivent confirmer leur présence avant le 1er mars. Une affiche comportant le nom des personnes à contacter est installée au CHG. Le livre sera en librairie le 5 mars.

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