À cause de la couleur de sa peau: emprisonné, torturé et affamé

Ibrahima Kane est un réfugié politique arrivé à... (photo Julie Catudal)

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Ibrahima Kane est un réfugié politique arrivé à Granby en 2008, des années après avoir été emprisonné à cause de la couleur de sa peau.

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Cynthia Laflamme
La Voix de l'Est

(Granby) Alors que Granby s'apprête à accueillir 70 Syriens, La Voix de l'Est s'est intéressée, en collaboration avec Solidarité ethnique régionale de la Yamaska (SERY), aux nombreux réfugiés qui ont choisi la région pour s'y établir. Ces gens ont fui leur pays et se sont déracinés pour sauver leur vie. Ils sont aujourd'hui bien intégrés et ont accepté de raconter leur histoire. Nous vous proposons une série de portraits pour clore l'année.

«Le Canada nous a sauvé la vie! Arrivé à un moment, je n'avais plus d'espoir.» Ibrahima Amadou Kane a été emprisonné, torturé et affamé parce qu'il était noir et sous-officier dans l'armée. Aujourd'hui, il dénonce ce qu'il qualifie de génocide envers les Noirs en Mauritanie.

Noirs et Arabescohabitent dans ce pays d'Afrique, où les premiers étaient majoritaires au sein de l'armée, de la gendarmerie, de la police et de la garde nationale, explique-t-il. Il avait 26 ans lorsque les Arabes, mécontents d'être minoritaires, ont fait croire aux autorités que les Noirs préparaient un coup d'État. Ce mensonge bien ficelé a valu à Ibrahima Kane d'être enfermé, torturé, puis jugé pour un crime qu'il n'a jamais eu l'intention de commettre.

Le 22 octobre 1987, environ 500 Noirs de l'armée, de la gendarmerie, de la garde nationale et de la police ont été arrêtés. «On nous a acheminés dans une base militaire à 35 km de la capitale, Nouakchott, raconte-t-il. On a passé toute la nuit dans les véhicules. À 7 h, on nous a fait descendre. Il y avait trois cellules de 90 cm, on a mis trois officiers dans ces cellules. À côté, on était dix personnes dans une cellule d'à peu près deux mètres carrés.» Mais le pire était à venir.

Un Noir de la gendarmerie menait l'enquête et acceptait, selon lui, de maltraiter ses frères. En novembre, des avocats ont été dépêchés à la prison pour planifier un procès. «On était beaucoup, il y avait plus de 500 personnes. Ils ont dit qu'ils allaient prendre 50 personnes seulement pour les juger. Ils ont trié parmi nous et j'en faisais partie. Ils ont commencé l'interrogatoire en nous frappant, c'était de la torture, dit-il en montrant une large cicatrice sur son bras. On m'a creusé une fosse, on m'a rentré dedans, on m'a attaché mains et pieds. On m'a déshabillé, torturé. On m'a amené à côté de la mer, on m'a fait coucher et on m'a bandé les yeux. Je me suis dit, ça y est je vais être exécuté. J'ai été torturé pendant vingt jours.»

Procès

Les responsables de l'enquête ont assigné des avocats aux cinquante prisonniers jugés même si, dans l'esprit de ces derniers, ils allaient tout de même être exécutés.

«Il n'y avait aucun journaliste au procès. Tous les avocats ont fait une défense collective. Après, l'avocat général du gouvernement, un colonel de la gendarmerie, nous a divisés en trois groupes. Il a demandé onze condamnés à mort, un deuxième groupe pour de la prison à perpétuité et un troisième groupe de 20 ans de prison. Moi j'étais dans le deuxième groupe.»

Séparés des avocats par un peloton militaire armé de kalachnikovs, les accusés ont reçu leur verdict, le 3 décembre. Trois lieutenants ont été condamnés à mort. Trois autres groupes ont reçu une peine de 10 ans, 20 ans ou prison à vie. Ibrahima Kane a écopé de dix ans.

«Le 8 décembre, vers minuit, on nous a embarqués dans des véhicules. Il y avait des hommes politiques, des cadres noirs qui avaient écrit un manifeste pour dénoncer le racisme en Mauritanie. On était 68 personnes dans une remorque, menottées toutes ensemble. On nous a couverts par une bâche et amenés à 1300 km dans la prison de Walatah, surnommée le mouroir. Si on t'amène là-bas, c'est pour t'éliminer.»

Une fois les 68 prisonniers enchaînés dans une cellule, «on nous a dit: "personne dans vous tous ne va sortir d'ici. On ne gaspillera pas nos cartouches. On va vous empêcher de manger et de boire jusqu'à ce que vous mouriez."»

Le matin, on apportait un repas de campagne militaire que dix personnes devaient se partager et qui contenait du sable. Ils avaient aussi droit à du café dans lequel on avait versé de l'essence. Personne ne sortait, pas même pour se laver les mains ou le corps.

Tout cela a duré un an. Les détenus étaient maintenus dans la plus pure noirceur et leurs proches l'étaient tout autant quant à leur sort.

Communauté internationale

Beaucoup sont tombés malades en raison de carences alimentaires. Quatre sont morts. La communauté internationale, dont Amnistie internationale et le Canada, a joué un rôle important dans la libération du groupe, se souvient Ibrahima Amadou Kane.

«Le ministre de l'Intérieur de Mauritanie, avec une délégation de l'armée et de la gendarmerie, est venu nous voir pour nous demander pourquoi il y a eu ces morts. On a dit que c'était eux qui ont dit de nous tuer. De là, ils ont amené un capitaine médecin. Après ça, ils ont séparé les militaires des civils. Le 31 décembre 1988, vers 2 h de la nuit, on nous a fait rejoindre le fort d'Ayoun.»

Les sévices n'ont pas pris fin, mais on a fini par y alléger les conditions de visite et ses parents ont pu venir le voir. Ibrahima Kane a même été photographié par des représentants de la communauté internationale pour montrer les signes des tortures qu'il avait à nouveau subies.

«On est sortis le 3 mars 1991. On nous a amnistiés. Je me suis marié le 1er janvier 1992. Le 16 janvier 1993, j'ai eu mon enfant, Amadou, mais j'ai dû le laisser à l'âge de trois mois parce que je ne pouvais plus rester en Mauritanie. Je devais quitter pour la Côte d'Ivoire. Parmi les prisonniers, nous sommes tous, ou presque, sortis de la Mauritanie. Sinon ils allaient tous nous éliminer.»

L'homme est demeuré loin de sa famille pendant dix ans, jusqu'à son retour après la mort de son père, à la demande pressante de sa mère.

Il s'est impliqué dans les élections présidentielles en 2003 comme représentant de l'opposition dans sa commune. Comme ce fut le cas de plusieurs opposants, on a voulu l'arrêter. Si bien qu'il a dû repartir, pour le Sénégal, cette fois-ci.

C'est à partir de Dakar qu'il a pu faire une demande de réfugié politique auprès du Canada. Il a pris l'avion en 2008 pour arriver à Granby le 30 octobre. Sa femme et son enfant, restés en Mauritanie, sont venus le rejoindre plus tard. Depuis, les trois membres de la famille, éternellement reconnaissants envers le pays et SERY, travaillent.

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