Fuir le génocide

Josiana Mukabukeye et Simon Ntibaziyaremye ont fui le... (Janick Marois, La Voix de l'Est)

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Josiana Mukabukeye et Simon Ntibaziyaremye ont fui le génocide au Rwanda et se sont établis à Granby, après avoir vécu dix ans dans des camps de réfugiés.

Janick Marois, La Voix de l'Est

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Cynthia Laflamme
La Voix de l'Est

(Granby) Alors que Granby s'apprête à accueillir 70 Syriens, La Voix de l'Est s'est intéressée, en collaboration avec Solidarité ethnique régionale de la Yamaska (SERY), aux nombreux réfugiés qui ont choisi la région pour s'y établir. Ces gens ont fui leur pays et se sont déracinés pour sauver leur vie. Ils sont aujourd'hui bien intégrés et ont accepté de raconter leur histoire. Nous vous proposons une série de portraits pour clore l'année.

Il aura fallu 10 ans à Simon Ntibaziyaremye et Josiana Mukabukeye pour dormir ensemble dans une vraie maison - la leur. Avant cela, le couple rwandais a dû quitter son pays ravagé par un génocide, vivre dans deux camps de réfugiés et, finalement, emménager à Granby.

La rivalité entre Hutus et Tutsis n'a pas éteint le feu de leur amour. Simon, un Hutu, et Josiana, une Tutsi, avaient la bénédiction de leur famille pour se marier. Ailleurs au pays, le génocide frappait à la porte de la capitale, Kigali.

Les Tutsis ont longtemps été au pouvoir dans ce pays monarchique, explique Simon, père de trois enfants. Les Hutus se sont révoltés en provoquant une guerre civile et ont réussi à chasser le clan tutsi, qui a fui dans différents pays d'Afrique. Au début de la décennie 1990, cette population, privée de son pays, a voulu le reconquérir.

«Il y a eu la guerre, mais au bout de la ligne, il y a eu des accords pour le partage du pouvoir, raconte Simon. C'est là que l'ONU a envoyé les Casques bleus pour s'assurer de la concrétisation des accords. Mais en signant ces accords, les Tutsis ont vu qu'ils étaient minoritaires, qu'ils n'ont pas eu la totalité des pouvoirs comme ils le voulaient pour reconquérir.»

Le couple s'est marié civilement le 4 avril 1994 avec l'idée de célébrer son union à l'église à une date ultérieure. Simon est retourné travailler à l'école secondaire où il enseignait, à Kigali. Josiana est demeurée à Cyangugu, près de la République démocratique du Congo, pour y enseigner aussi, mais au primaire.

Mais voilà que, le 6 avril de la même année, l'avion transportant le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, a été abattu par un missile de provenance inconnue. La mort du président a été l'élément déclencheur du génocide des Tutsis. «Il y avait des conflits, beaucoup de tensions et ça a éclaté, déplore Simon. On massacrait la population dans les rues.»

«C'était difficile, se souvient Josiana. Il n'y avait pas de téléphone, il n'y avait pas de communication.» Chacun se faisait un sang d'encre pour l'autre, imaginant le pire.

Camps de réfugiés

Simon et Josiana ont heureusement réussi à se retrouver et à traverser en République démocratique du Congo, pour y vivre dans un camp de réfugiés. Ils ont bien essayé de rentrer au pays, du moins pour reprendre possession de leurs biens, mais ont rapidement dû revenir sur leurs pas. «Je me suis rendu compte que j'étais dans un gouffre, qu'il y avait un besoin de vengeance extrême, explique Simon. En tant que Hutu, j'étais un problème. Josiana, en tant que Tutsi, était aussi un problème.»

Ils ont vécu trois ans dans ce camp. Ils y ont construit leur nid en fabriquant les murs avec de la boue et le toit avec de la paille. «On se débrouillait comme ça, ajoute l'homme. Tu vas creuser ta propre toilette derrière, tu fais une petite douche et tu te laves à la chaudière.»

Puis, au bout de trois ans, ils ont poursuivi leur route vers la Tanzanie et un camp mixte, c'est-à-dire habité par des couples ou des familles dont les membres appartiennent à des clans différents. Comme eux. «Dans les autres camps, il y avait des conflits.» Ils y sont restés pendant sept ans. D'abord sous des tentes, puis dans la petite maison de terre qu'ils ont ils ont eu l'autorisation de construire.

C'est en Tanzanie que le couple a retrouvé le goût d'enseigner et de travailler. Il a ouvert un restaurant où on servait brochettes et soupes. Simon est aussi membre fondateur d'une école qui a donné un sens à la vie de bien des réfugiés.

«On a sorti nos papiers d'enseignants pour aider les enfants réfugiés», confie Josiana, ajoutant qu'il y avait très peu de matériel pour l'éducation. «On se débrouillait. On le faisait pour aider les enfants à vouloir se lever le matin pour aller à l'école.»

«On a vu que les enfants se mariaient très tôt, poursuit Simon. Ils finissaient l'école primaire et se mariaient. On a essayé de voir comment on pouvait les encadrer pour éviter ce fléau. On a créé une école secondaire. On a cherché des gens qui pourraient nous aider. On a trouvé l'ambassade de la Norvège, qui nous a aidés à bâtir les locaux. Les parents s'occupaient de la fabrication de briques non cuites.»

En attendant l'ouverture de l'école, les cours se sont déroulés d'abord sous un arbre, puis à l'église.

Vers la sécurité

En 2004, Simon, Josiana et leurs enfants sont arrivés à Granby. Sélectionnés par le Québec - parce qu'ils parlaient français - et par le Canada, ils ont été rapidement accueillis avec chaleur par les gens de SERY. Ils se sont sentis rassurés et bienvenus dans leur nouveau pays.

Ils ont pu visiter leur futur appartement deux jours plus tard, alors qu'il était en rénovation.

«On était vraiment soulagés», laisse tomber Josiana.

 «Depuis notre mariage, on n'avait pas passé une nuit ensemble dans une vraie maison», renchérit Simon.

Les deux aînés de la famille sont tout de suite rentrés à l'école. Le plus vieux a aujourd'hui 20 ans et va à l'université. Le cadet fréquente le cégep et veut être journaliste. La petite dernière étudie au secondaire.

La famille est un exemple d'intégration. Aussitôt qu'elle a trouvé une garderie pour la plus jeune, Josiana a voulu retourner sur le marché du travail. Quelques semaines plus tard, elle était embauchée chez Belt-Tech. Elle y a grimpé les échelons jusqu'à devenir inspectrice de ceintures de sécurité.

Son mari est retourné sur les bancs d'école pour compléter un diplôme d'études professionnelles en technique d'usinage. Il occupe le poste d'opérateur de presse chez Ezeflow depuis 2008.

La cerise sur le sundae: ils sont devenus propriétaires.

Josiana et Simon seront toujours reconnaissants de l'aide reçue, et font d'ailleurs du bénévolat pour donner à leur tour.

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