Un film d'horreur dans la maison familiale

Narcisse Desaron Fuhara a été volée et battue,... (photo Janick Marois)

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Narcisse Desaron Fuhara a été volée et battue, en plus de perdre une importante partie de sa famille.

photo Janick Marois

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Cynthia Laflamme
La Voix de l'Est

(Granby) Alors que Granby s'apprête à accueillir 70 Syriens, La Voix de l'Est s'est intéressée, en collaboration avec Solidarité ethnique régionale de la Yamaska (SERY), aux nombreux réfugiés qui ont choisi la région pour s'y établir. Ces gens ont fui leur pays et se sont déracinés pour sauver leur vie. Ils sont aujourd'hui bien intégrés et ont accepté de raconter leur histoire. Nous vous proposons une série de portraits pour clore l'année.

Jusqu'en juin 2009, Narcisse Desaron Fuhara menait une existence paisible avec son mari et ses quatre enfants. Pour l'infirmière spécialisée en maternité, tout a basculé un soir où toute la famille était réunie.

Ce soir-là, un véritable film d'horreur s'est joué dans la grande maison familiale, au Congo. Plus de dix «ennemis», comme elle les appelle, ont forcé sa résidence pour piller, battre, torturer, tuer et enlever les membres de la famille Fuhara.

C'était le 16 juin. Le père de famille, un commercant appelé à voyager partout sur le globe, venait tout juste d'aller retirer à la banque une somme importante pour acheter ses fournitures. Les trois aînés, qui étudiaient en Belgique, devaient y retourner le lendemain.

«Quand ils sont entrés, ils ont appelé mon mari par son nom, raconte Narcisse. Quand les enfants ont entendu les bruits à la porte, ils ont couru dans la pièce où nous étions. Ils sont entrés plus que dix, tous masqués et armés de revolvers. Ils ont mis les revolvers sur les tempes de tout le monde. Ils nous ont dit de nous coucher par terre. Ils ont commencé par demander de l'argent. Mon mari leur en a donné. Après, ils ont voulu avoir l'argent de la maison, les bijoux et tout ça. Nous avons commencé à tout donner, croyant que ça allait nous sauver.»

En vain.

Seule

Les agresseurs ont tout pris, incluant les papiers de propriété des maisons du Congo, de la Belgique et des voitures. Ils ont tout mis dans les voitures de la famille. Ils ont également saccagé toutes les pièces. Pendant ce temps, parents et enfants étaient torturés. «Ils ont commencé par mon mari, puis moi...»

 «Quand ils ont vu que tout était dans les voitures, ils ont sorti mon mari, et mes trois enfants les plus vieux. Dans l'entrée du salon, je les ai vus taper mon mari ici, au cou, et il est tombé, se souvient-elle en mimant le geste. C'est la seule personne que je sais morte. Mes trois enfants, je n'ai jamais vu leur corps. Ils ont laissé trois hommes avec moi et ma dernière fille. Ils ont commencé à nous tabasser. Elle criait et les insultait, alors ils l'ont frappée sur l'oreille gauche. Tellement que, quand on était en Ouganda, son oreille saignait toujours.»

Une fois les assaillants partis, sa fille de six ans a pris la fuite. Narcisse s'est retrouvée seule, brisée, sur le plancher de son salon.

Lorsqu'elle a réussi à boire de l'eau, elle a trouvé la force de se lever, plusieurs longues heures plus tard.

Femme de Dieu

«J'ai commencé à prié et j'ai écouté la voix qui m'a dit d'aller en Ouganda, confie la Granbyenne d'adoption. Le Saint-Esprit m'a toujours guidée. J'y suis allée à pied. J'ai marché des mois. Je n'avais pas un sou. J'ai dormi sur la route. Je suivais les gens qui allaient faire leur commerce en Ouganda à pied.» Elle mangeait seulement lorsqu'on lui offrait de la nourriture, si bien qu'elle a beaucoup perdu de poids. À cela s'ajoutait la crainte de ne jamais revoir ses enfants.

Narcisse est arrivée en Ouganda le 4 septembre 2009. «Je ne connaissais personne, confie-t-elle. Je suis allée dans une église et je dormais dans un coin discret. Finalement, vers le 14 septembre, une dame s'est rendu compte que je dormais là et m'a prise chez elle. Mais malheureusement, je suis devenue comme une esclave.» On lui laissait tout de même le temps d'aller à l'église et au poste de police pour obtenir ses papiers de réfugiée.

«Le policier m'a dit qu'il ferait tout pour que je puisse quitter le plus vite possible. Une dame m'a donnée un téléphone, mais je ne sais pas comment, les ennemis qui étaient rentrés chez nous ont trouvé le numéro. Ils m'ont commencé à me menacer. Je suis allée le dire à la police. Une policière m'a donné de l'argent pour que je puisse changer de numéro. Mais quelques mois après, ils ont retrouvé le numéro encore.» Les ennemis menaçaient d'attenter à sa vie, craignant probablement qu'elle les dénonce.

Retrouvailles

C'est aussi au poste de police qu'elle a fait l'heureuse rencontre qui allait lui permettre de retrouver sa plus jeune fille. Une Congolaise que Narcisse avait aidée à accoucher dans son village a pu retrouver la fillette chez une autre femme. Elles ont pu se retrouver vers la fin du mois de novembre.

Le département de l'immigration en Ouganda a conseillé à la mère et sa fille de déménager plus au centre du pays, en campagne, pour être davantage en sécurité. Ce qu'elles ont fait grâce à l'aide d'un militaire, qui a conduit le duo mère-fille chez un ami, aussi militaire, où elles sont restées deux ans.

Elles ont migré vers le Québec le 10 septembre 2013. Leur première nuit de véritable repos s'est déroulée dans un hôtel de Granby, loin des peurs du Congo. Résidentes permanentes, elles seront candidates à la citoyenneté canadienne en 2017, ce qu'elles attendent avec impatience.

Est-ce qu'elles retourneraient un jour au Congo? La réponse est catégorique: non, jamais.

Même si, en Ouganda, on lui a conseillé de toujours garder espoir, Narcisse ne croit pas que ses trois enfants les plus âgés soient encore vivants. Aujourd'hui, elle raconte son histoire avec ce qui peut ressembler à un certain détachement. On perçoit tout de même la douleur des épreuves et des pertes, mais aussi et surtout, la reconnaissance d'être en vie.

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